ZAÏRE


ZAÏRE
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Grand comme plus de quatre fois la France et richement doté en ressources minières, le Zaïre – qui partagea jusqu’en 1965 le nom de Congo avec son voisin de Brazzaville – compte pourtant parmi les pays les moins avancés de la planète. La désagrégation des structures économiques formelles et la crise du contrôle politique autoritaire postcolonial l’éloignent de plus en plus des voies reconnues du développement, rendant précaires les conditions de vie des populations. Pourtant, dans son apparent chaos, cette société invente des modes de régulation sociale adaptés au contexte de rareté et de misère qui y prévaut et qui, faute de mener à une modernisation de type occidental, permet la survie des habitants.

À cheval sur l’équateur, s’étendant dans le vaste bassin du fleuve dont il a repris le nom et n’accédant à l’océan Atlantique que par une étroite façade maritime de 50 kilomètres, le Zaïre est situé au centre du continent africain et partage ses frontières avec neuf pays: à l’ouest, le Congo; au nord, la République centrafricaine et le Soudan; à l’est, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie; au sud, la Zambie et l’Angola.

Sur cet espace vivaient différentes sociétés, principalement Kongo, Kwangu-Kwilu, Luba, Bwaka et Azandé. Elles étaient organisées en royaumes indépendants. Elles se retrouvèrent englobées dans une entité coloniale après que l’implantation de comptoirs commerciaux installés sur le fleuve à partir de 1876 par l’Association internationale du Congo, propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique, eut abouti à la reconnaissance internationale en 1885. En échange de la liberté du commerce dans le bassin conventionnel du fleuve, les puissances européennes acceptaient la constitution de l’État libre du Congo, correspondant à un territoire dont le roi Léopold devint le chef. Lors de la négociation, le Portugal obtint le maintien de ses positions sur les côtes de l’Atlantique, tandis que la France se voyait confirmer sa très récente installation sur la rive droite du Congo.

Le Congo belge, auquel succéda le Zaïre actuel, fut conçu par ses fondateurs comme une entreprise d’intense exploitation d’un territoire aux ressources prometteuses. Après de longues tergiversations et à cause de difficultés financières, le roi abandonna sa souveraineté personnelle au profit de l’État belge qui assuma la responsabilité formelle de la colonie à partir de 1908. Les populations contribuèrent lourdement à l’effort de guerre. La croissance rapide des années 1920, liée au développement des plantations et de l’extraction minière, fut bloquée par la crise et, durant la Seconde Guerre mondiale, la colonie connut une quasi-autonomie par rapport à la métropole occupée par les Allemands. Les Alliés la firent participer activement à leur effort de guerre.

Une nouvelle expansion économique eut lieu entre 1949 et 1956, mais la population africaine n’y fut pas directement associée, et le colonisateur se garda bien de former une élite locale. Jusqu’à la fin des années 1950, la métropole refusa d’envisager l’émancipation de sa colonie, attitude qui entraîna une décolonisation particulièrement désastreuse. Des manifestations suivies d’émeutes éclatèrent en 1959 à Léopoldville. Des négociations tenues à Bruxelles l’année suivante permirent de fixer la date de l’indépendance au 30 juin 1960, mais les élections donnèrent la majorité aux partis nationalistes les moins enclins au compromis avec l’ancienne métropole. Des troubles graves endeuillèrent le pays aux mois de juillet et de septembre 1960, tandis que se manifestaient, en particulier au Katanga, des tendances sécessionnistes.

Patrice Lumumba est assassiné en janvier 1961. L’intervention des troupes de l’O.N.U. permet l’amélioration de la situation, mais l’unité du pays est difficile à maintenir. Le coup d’État de 1965 porte au pouvoir le chef de l’armée nationale, le général Mobutu, dans lequel les États-Unis voient un garant de l’unité du pays et un rempart contre le communisme. L’année suivante, Mobutu fonde le Mouvement populaire de la révolution (M.P.R.), parti unique et outil d’une autocratie qui assure pour un temps une certaine stabilité, mais qui, ne reculant ni devant la répression ni devant la corruption, n’empêche pas le pays de sombrer. La contestation politique et la revendication démocratique existent depuis la fin des années 1970. Le contexte mondial de 1990 donne à l’opposition l’occasion de s’exprimer et force la reconnaissance du multipartisme. Pourtant, la transition s’enlise au milieu de troubles graves habilement utilisés par le président-fondateur Mobutu qui parvient, en 1994, à s’imposer à nouveau sur la scène internationale comme un interlocuteur incontournable.

Avec une population estimée à 43,7 millions d’habitants en 1994, le Zaïre constitue un vaste chantier dans lequel l’État reste à construire. Si les ressources naturelles sont encore disponibles, la société est profondément transformée par rapport à la situation de 1960. L’urbanisation importante a changé les données, et l’effondrement du système éducatif pose à nouveau le problème de la formation de cadres. Le pilotage de l’assainissement financier par les grandes institutions internationales est en décalage par rapport aux pratiques de l’économie informelle qui règne à l’intérieur du pays. Aussi l’essor de ce « géant » potentiel de l’Afrique noire ne peut-il être envisagé que dans le long terme.

1. Géographie

Les aspects physiques

La structure physique isole de l’océan le centre du pays. Le bord occidental de la cuvette est suffisamment relevé pour imposer au fleuve Zaïre la traversée de hauts plateaux accidentés, où sa vallée en gorge s’encombre de violents rapides. De Kinshasa à Matadi, le fleuve cesse d’être navigable. Malgré sa façade maritime, le Zaïre serait économiquement enclavé si, dès 1898, un chemin de fer n’avait été construit pour doubler les rapides.

Les aspects physiques sont à la fois divers et monotones: monotonie d’ensemble; diversité de détail. Les surfaces calmes prédominent. Cependant, les vraies plaines sont rares. Pas de plaine maritime. Très peu de plaines alluviales. Le Zaïre coule le plus souvent entre des rives vigoureuses, qui s’écartent seulement autour du Stanley Pool, puis en aval de Boma. Les seules plaines de quelque étendue sont en amont ou en aval de certains grands lacs orientaux, ou bien correspondent à des surfaces marécageuses au cœur de la cuvette (marais de la N’Giri, par exemple, entre le Zaïre et l’Ubangi). Ailleurs, le paysage dominant est le plateau, dégagé dans les terrains sédimentaires de la cuvette et de ses auréoles ou taillant le socle précambrien, qui, sauf au Kwango, constitue le bourrelet périphérique: plateau calme comme une immense table, par exemple dans la région de Kamina, le sud du Kwango ou la zone de partage des eaux entre le Zambèze et le Zaïre (Katanga méridional); plateau disséqué en collines comme dans le Mayumbe, au nord de Boma. Le socle précambrien du bord oriental a été porté à haute altitude et en même temps haché par l’alignement des fossés où se logent les lacs Albert, Édouard, Kivu et Tanganyika. Les flancs de ces fossés qui ont parfois de 2 000 à 3 000 mètres de commandement ont été déchirés par l’érosion et font figure de véritables montagnes. C’est sur la frontière orientale du pays que se trouvent ainsi les points culminants: le Ruwenzori, bloc précambrien soulevé à 5 120 mètres et qui conserve, sous l’équateur, quelques glaciers; le Karisimbi (4 500 m), le plus haut des appareils volcaniques des Virunga, sur la frontière du Rwanda, au nord du lac Kivu.

Le socle périphérique renferme les principales richesses minérales: l’or du Nord-Est et de l’Est (en quantités très modestes), l’étain du Maniema et du Katanga septentrional, le cuivre surtout (et les minéraux qui lui sont souvent associés comme le cobalt, le cadmium, l’uranium et le zinc) dans le sud du Katanga, le manganèse enfin, dans le sud-ouest de cette dernière province. Les terrains sédimentaires de la partie centrale sont minéralement très pauvres, sauf dans une partie du Kasaï (et notamment dans la région de Mbuji Mayi) où ils ont été traversés par des cheminées diamantifères. Des terrains d’âge primaire, au Katanga, contiennent un peu de charbon (Luena, Albertville). Le bassin côtier laisse espérer du pétrole (espoirs très modérés). Cependant, la source principale d’énergie reste les rivières, au débit abondant, qui sont entrecoupées de rapides et de chutes. Le seul aménagement du fleuve Zaïre, à Inga, en amont de Matadi, assurerait une puissance de 32 millions de kilowatts.

Monotonie aussi des conditions climatiques, mais diversité des nuances. Le pays chevauche l’équateur. La partie centrale est donc dotée d’un climat typiquement équatorial, avec des pluies abondantes (plus de 1 500 mm par an) réparties sur toute l’année et des températures oscillant faiblement autour de 26 0C. Au nord et au sud, une saison sèche apparaît et croît en durée et en rigueur avec la latitude. Dans la plus grande partie du pays, elle ne dépasse pas trois mois d’affilée. Dans le Bas-Zaïre, elle peut atteindre cinq mois (de juin à octobre; sa longueur anormale, à une telle latitude, est liée indirectement à l’existence, le long de la côte atlantique, d’une remontée d’eaux fraîches, connue sous le nom de courant de Benguela). Dans l’extrême sud du Katanga, elle dure sept mois. Partout, cependant, le total annuel des pluies est élevé et dépasse souvent largement 1 000 mm. Les seules exceptions sont sur le rivage atlantique même et dans le fond de certains fossés orientaux.

La végétation est en accord avec les conditions climatiques et morphologiques. L’immense forêt équatoriale (plus de 1 million de kilomètres carrés) couvre la partie centrale et gravit les reliefs orientaux où l’altitude modifie sa composition floristique. Ailleurs, les plateaux sont couverts d’une mosaïque de forêts et de savanes avec un principe ordonnateur généralement respecté: les plateaux, plus secs et dotés souvent de revêtements sableux pauvres, portent des savanes, la forêt garnit les vallées où elle se réduit parfois à d’étroits rubans, ou même à de simples rideaux. Dans le Katanga méridional et dans le sud du Kwango, les savanes alternent avec une forêt tropicale, plus ou moins dégradée, faite d’arbres légers (acacia, albizzia, brachystegia, etc.), qui perdent généralement leurs feuilles pendant la saison sèche.

La diversité humaine

La diversité humaine est grande, bien qu’on ne trouve pas ici les contrastes marqués qui existent dans certains États d’Afrique occidentale ou orientale. Linguistiquement, par exemple, deux grands ensembles dominent le pays. Le groupe bantou, tout d’abord, qui occupe l’essentiel du territoire. Ensuite, un groupe de langues soudanaises (avec de nombreuses enclaves bantoues), qui se rencontre dans le Nord (Ngbaka, Ngbandi, Mbandja, Zande, Mangbetu, etc.). Dans le Nord-Est, quelques petits groupes nilotiques (Alur, Lugbara, Logo).

Les systèmes sociaux et politiques traditionnels ont entre eux beaucoup d’affinités, mais les nuances sont nombreuses. Par exemple, dans la structure des filiations: certains groupes sont patrilinéaires (Luba du Kasaï, Mongo), d’autres matrilinéaires (Kongo); ou dans les structures politiques, ici fondées sur la parenté comme chez les Mongo, ailleurs, c’est-à-dire dans le Sud et le Nord-Est, aboutissant à la constitution de chefferies, dans lesquelles le chef détient un pouvoir réel de justice et d’administration tout en étant doté, par sa puissance, de la richesse.

Certaines chefferies ont su, au cours de l’histoire, se hisser au niveau de véritables États dans les savanes méridionales où la circulation est aisée. Les institutions des Lunda, et sans doute aussi celles des Kongo, ont marqué de leur empreinte un nombre appréciable de peuples de l’ancien Congo méridional. Les Pende ont relayé vers l’est des institutions transmises des États côtiers. Les Kuba, plus à l’est, ont reçu ces apports par leur intermédiaire et ont su leur donner une forme originale. Des États de l’histoire précoloniale, deux subsistent encore: le petit royaume kuba (dans le Kasaï occidental), qui ne compte guère que 70 000 sujets, et l’empire lunda, fondé sur des relations personnelles entre le Mwata Yamfu, souverain suprême installé à Kapanga, et différents chefs locaux (qui sont parfois de dynasties lunda imposées à des groupes non lunda). L’État lunda, qui s’étend nominalement sur une vaste partie du Katanga, du Kasaï, du sud du Kwango, de l’Angola et de la Zambie, écartelé entre trois États modernes, est devenu en grande partie un mythe. D’autres constructions politiques se sont désagrégées bien plus tôt encore: le royaume yeke de Msiri, au XIXe siècle (dans le Katanga méridional), les royaumes luba, et surtout le royaume de Kongo (ou de San Salvador), qui s’ouvrit, dès la fin du XVe siècle, à l’influence européenne. Son ancien territoire est divisé aujourd’hui par les frontières du Congo, du Zaïre et de l’Angola.

Démographie et activités humaines

Avec une population d’environ quarante millions d’habitants, le Zaïre partage avec l’Afrique du Sud le deuxième rang des États africains au sud du Sahara. Les projections prévoient un doublement en 2013. La densité demeure toutefois assez faible et surtout très inégalement répartie. L’afflux de populations vers les zones à forte concentration donne un taux d’urbanisation à croissance rapide: environ 30 p. 100 en 1992 et 46 p. 100 attendu en 2000. La capitale Kinshasa compte, selon les sources, entre trois et quatre millions d’habitants, tandis que plusieurs agglomérations abritent des effectifs de l’ordre d’un demi-million: Lubumbashi, Mbuji Mayi, Kananga et Kisangani.

Dans une population dont plus de 80 p. 100 appartiennent au groupe bantou, on peut distinguer deux cent cinquante groupes ethniques. Cependant émergent quelques identités ethno-régionales fortes telles que les Bakongo du Bas-Zaïre, les Mongo et les Azandé dans la cuvette zaïroise, les Baluba du Kasaï-Oriental et du nord du Shaba, ainsi que les Balunda du Shaba. Dans les zones équatoriales forestières vivent des populations pygmées clairsemées.

Au regard des indicateurs économiques classiques, le Zaïre est un pays ruiné. Sa situation financière s’est brusquement détériorée vers 1975 alors que, fortement endetté, le pays s’est trouvé confronté à la chute des cours miniers. Dès cette époque, les institutions financières internationales ont commencé à exercer des pressions pour instaurer l’austérité, mais en vain. Il existe pourtant des productions et des flux commerciaux non négligeables, une « seconde économie » qui échappe aux lois, à la fiscalité et au marché international. C’est au travers de cette économie informelle que s’exerce la plus grande partie des activités.

L’administration coloniale belge avait abandonné la politique économique du pays à de grandes sociétés telles que l’Union minière du Haut-Katanga (U.M.H.K.) ou la Société générale de Belgique. La première nationalisation eut lieu en 1967 lorsque l’U.M.H.K. devint la Gécamines. Puis, à partir de 1973, la « zaïrianisation » et, en 1975, la « radicalisation » consistèrent à faire passer la quasi-totalité des entreprises étrangères entre les mains de l’élite au pouvoir qui en fit un usage personnel et les mena au dépérissement. En même temps était développée une politique interventionniste et centralisatrice accompagnée de grands travaux financés par des emprunts gagés sur la rente minière. La plupart des réalisations s’avérèrent inadaptées ou défectueuses, alourdissant les déficits et entraînant de nouveaux emprunts.

Dans les années 1980 fut tentée une politique de libéralisation, et les anciens propriétaires furent invités à reprendre la direction de leurs affaires. Cette tentative, qu’accompagna le F.M.I. et qui bénéficia de rééchelonnements de la dette, échoua avant même qu’éclatent les troubles du début des années 1990. À partir de 1991, le gouvernement a perdu tout contrôle sur l’économie. La monnaie nationale est dévalorisée, et le sabotage économique a été utilisé comme arme politique par les factions en conflit. Le F.M.I. et la Banque mondiale ont suspendu leurs interventions en 1994 dans l’attente de nouveaux interlocuteurs. La situation de récession qui prévalait jusqu’en 1990 s’est transformée en véritable dépression avec des baisses du P.I.B. allant de 7 p. 100 en 1991 à 16 p. 100 en 1993.

L’agriculture et la forêt

Grâce à son climat et à la nature de ses sols, le Zaïre dispose d’un potentiel agricole exceptionnel dans le domaine des cultures tropicales telles que le café, la canne à sucre, l’huile de palme, le caoutchouc ou le coton. La plus grande partie des récoltes provient de cultures vivrières. Car, faute d’investissements, peu de produits sont disponibles pour l’exportation. D’ailleurs, ces dernières sont tombées au-dessous de leur niveau d’avant l’indépendance. Les incohérences des politiques successives suivies par le gouvernement ne sont certes pas la seule explication des difficultés actuelles. L’étendue du pays, l’éparpillement des zones agricoles et les difficultés de transport ne facilitent pas la distribution des engrais et la commercialisation des récoltes. Certaines cultures ne sont plus pratiquées que dans les zones proches des frontières où elles permettent d’obtenir des devises étrangères. Après avoir connu l’autosuffisance alimentaire, le Zaïre est devenu dépendant des importations pour se nourrir.

Les produits les plus cultivés sont le manioc, qui constitue la nourriture de base, ainsi que le maïs, le riz et la banane plantain. Il s’agit de productions vivrières qui échappent à toute statistique. Par contre, les importations de céréales s’élevaient en 1990 à 443 000 tonnes, dont 107 000 sous forme de dons. L’agriculture commerciale est dominée par le café, mais la qualité est médiocre – seulement 15 p. 100 d’arabica pour 85 p. 100 de robusta –, et les recettes ont chuté de près des trois quarts entre 1986 et 1990. Le coton est désormais importé pour les besoins des filatures locales. Le bois constitue le seul secteur productif avec des réserves importantes qui ont été peu exploitées et risquent de rester en l’état compte tenu des problèmes que pose l’évacuation des marchandises.

Les productions minières

Les produits miniers fournissent au Zaïre les deux tiers de ses revenus d’exportation. Il s’agit principalement du cuivre, du cobalt, du diamant et du zinc. L’or, l’argent, le cadmium et d’autres métaux sont aussi extraits, mais en petites quantités. La grande zone minière se trouve dans le sud du pays, au Shaba, autour des villes de Kolwesi, la capitale du cuivre, et de Likasi. Seul, le diamant est extrait ailleurs, surtout au Kasaï-Oriental, mais aussi, depuis 1993, dans la province de l’Équateur. Ces industries, implantées depuis longtemps par de grandes sociétés – l’Union minière du Haut-Katanga exploite le cuivre depuis 1906 et le cobalt depuis 1924 –, ont souffert du manque d’investissement après que leur nationalisation les eut transformées en source de profit pour la présidence et le gouvernement. La fluctuation des cours mondiaux a contribué à leur affaiblissement avant que les troubles du début des années 1990 ne les acculent à l’effondrement. De 1988 à 1993, la production de cuivre est passée de 465 000 tonnes à 48 400, celle de zinc, de 47 300 à 4 200, et celle de cobalt, de 10 000 à 2 400. Seul le diamant fait exception avec une production fluctuant entre 13 millions et 18 millions de carats selon les années durant cette période. Il est vrai qu’au-delà de chiffres très approximatifs le caractère artisanal de cette production et ses facilités de commercialisation laissent beaucoup plus de souplesse à ce secteur.

Le Zaïre était au milieu des années 1980 le sixième exportateur mondial de cuivre. Cette activité assurait entre le tiers et la moitié de ses recettes d’exportation. En septembre 1983, le cours mondial est tombé à son plus bas niveau depuis six ans, tandis que la situation intérieure accumulait les handicaps: grèves, retards de transport, incendie des bureaux de la Gécamines à Kolwesi, destruction d’une fonderie à Likasi en 1991 et départ de la plupart des expatriés. La privatisation de la Gécamines, conçue comme un moyen de redresser l’économie, est refusée par l’opposition aussi longtemps que le président Mobutu sera au pouvoir.

En 1993, le Zaïre a perdu sa position de premier producteur de cobalt mais conserve encore le deuxième rang dans le domaine du diamant industriel. En dehors du gisement de Miba, la production a été privatisée en 1983. Des licences ont été accordées à des cartels, dont le principal, Sediza, appartient à la De Beers. Toutefois, une grande partie est exploitée en dehors de tout contrôle. On estime généralement que la quantité écoulée en contrebande égale celle de la production officielle malgré les mesures prises depuis 1993 pour lutter contre les exportations illégales.

Une économie éclatée

L’industrie manufacturière ne représentait, en 1987, que 1,3 p. 100 du P.I.B. Les investisseurs étrangers ne sont pas revenus depuis la « zaïrianisation », et les capitaux locaux sont réintroduits dans les activités commerciales plutôt que dans les placements à long terme exigés par l’industrie. Le Zaïre en est réduit à dépendre de l’importation pour ses biens d’équipement et de consommation. Il en va de même dans le domaine énergétique. Malgré un bon potentiel, le Zaïre, qui a encore produit 7,597 millions de barils de pétrole en 1993, est contraint d’importer des produits raffinés.

En dépit de ses contraintes et de ses échecs, l’économie zaïroise est loin d’être amorphe. Dès la fin des années 1970, de petits entrepreneurs locaux ont pris en main les activités du secteur informel. Certains, dans le Nord-Kivu par exemple, ont bâti un capitalisme local reposant sur le commerce à longue distance. Ailleurs, comme à Mbuji-Mayi, capitale du diamant, la richesse a éclaté dans les dépenses ostentatoires sans souci de réinvestissement. Dans tous les cas, cette « seconde économie » permet au pays de survivre dans un contexte de misère généralisée et contient peut-être les germes d’un développement original.

2. La période coloniale: le Congo belge

L’ère léopoldienne

L’implacable volonté impériale du roi Léopold II de Belgique fut la principale force qui poussa à l’érection du Congo en État, en 1885. Dans la dialectique complexe du partage de l’Afrique par les Européens, Léopold fut un acteur solitaire dont les ambitions étaient disproportionnées aux dimensions modestes et à la puissance de la Belgique. Mais son habileté personnelle, dans la diplomatie du partage colonial, et la capacité dont firent preuve quelques centaines d’agents européens de l’entreprise léopoldienne, dans la tâche de faire que le Congo se conquière effectivement lui-même, firent de la vision impériale une réalité. En 1876, Léopold fixa d’abord son attention sur le bassin du Congo. Par l’intermédiaire d’une série de groupes de pointe (Association internationale africaine, Comité d’études du Haut-Congo, Association internationale du Congo), le souverain belge acquit une sphère d’influence congolaise. Le Congrès de Berlin (1884-1885) accepta la prépondérance de Léopold dans le bassin du Congo, et, en juillet 1885, le drapeau de l’État indépendant du Congo, fief personnel de Léopold, fut hissé sur la première capitale, Boma.

Occupation effective

Léopold ne tarda pas à reconnaître que les revendications coloniales devaient être rapidement suivies d’une occupation effective, au moins à la périphérie de la colonie et aux points de jonction avec les voies d’expansion des puissances concurrentes. Cette exigence impliquait plusieurs impératifs stratégiques liés les uns aux autres: 1. un inventaire rapide du domaine; 2. l’affermissement des prétentions sur le Katanga, en réponse à la poussée britannique exercée à partir de l’Afrique du Sud; 3. l’expansion territoriale maximale de l’État indépendant dans la vallée méridionale du Nil; 4. la neutralisation des principales oppositions africaines à l’hégémonie léopoldienne, celles des États marchands en expansion que fondaient au Maniema des négociants-aventuriers de Zanzibar; 5. l’établissement d’une ligne de transports donnant accès à l’intérieur du pays, au moyen d’un chemin de fer qui relierait l’estuaire du Congo au vaste réseau fluvial navigable existant en amont des trois cents kilomètres de rapides du cours inférieur; 6. et enfin, la création des revenus nécessaires au financement de l’occupation et de l’administration du territoire.

Les expéditions se déployèrent à travers le vaste territoire, et un chapelet de postes furent établis le long du Congo et de plusieurs de ses principaux affluents. En 1891, les expéditions belges atteignirent le royaume katangais clef de Garenganja, État modelé et dirigé par Msiri, d’ascendance Nyamwezi (Tanzanie centrale). Msiri fut assassiné à la fin de la même année, on lui choisit un successeur disposé à la coopération, et le contrôle de Léopold sur les marches du sud-est de l’État fut ainsi assuré. L’année suivante vit l’arrivée de l’expédition géologique Bia-Francqui-Cornet au Katanga, et la première démonstration positive de l’existence de richesses minières massives dans cette région.

En 1892-1894, les difficiles relations entre l’État indépendant et les États arabo-swahilis du Maniema dégénérèrent en une lutte ouverte, qui fut peut-être l’épreuve militaire la plus dure et la plus soutenue qui ait accompagné la consolidation du contrôle européen. La défection du plus efficace auxiliaire congolais des chefs-marchands arabo-swahilis, Ngongo Lutete, et son passage au camp belge avec son armée de Kusu-Tetela en 1892 marquèrent un tournant décisif dans la balance des forces. Ngongo Lutete lui-même fut exécuté sommairement l’année suivante par un agent de l’État indépendant, événement qui devait connaître un retentissement durable dans la région. Le pillage de l’ivoire et les razzias d’esclaves par des bandes armées atteignaient les États arabo-swahilis, et les ravages de la guerre menée entre ceux-ci et l’État indépendant disloquèrent et dévastèrent gravement une importante partie du Centre-Est congolais.

Création d’une infrastructure

Henry Stanley, dont la longue carrière africaine comprit plusieurs périodes au service du roi Léopold, s’était vite aperçu que « sans chemin de fer [de la côte au Stanley Pool], le Congo ne valait pas un sou ». Toutes les denrées qui entraient et tous les produits d’exportation devaient être transportés par porteurs au niveau des rapides du bas Congo. Au fur et à mesure que l’activité se développa à l’intérieur du pays, le portage devint un véritable calvaire pour les Kongo qui en constituaient la main-d’œuvre obligatoire; on estime qu’il y eut jusqu’à 50 000 hommes employés au moment culminant sur la difficile piste entre Matadi et Léopoldville. Une compagnie de chemins de fer fut constituée en 1889. Au début, la construction de la ligne progressa avec une extrême lenteur. Le terrain était difficile, et le taux de mortalité fut très élevé, aussi bien chez les Européens que chez les Africains. Néanmoins, la ligne fut ouverte en 1898; ainsi la base d’une infrastructure de transports était jetée.

Léopold comprit en 1890 que les frais accumulés pour monter des expéditions d’exploration et de conquête, construire la voie ferrée et établir la présence administrative de l’État risquaient d’épuiser son ample fortune personnelle. Le Parlement belge lui consentit bien deux prêts, en 1890 et en 1895, mais le besoin n’en restait pas moins urgent de pousser le Congo à trouver lui-même les ressources nécessaires au financement de son occupation et de son développement. La conjoncture ne permettait pas de faire participer suffisamment le capital privé. Les seules possibilités en vue consistaient dans l’exploitation de richesses statiques, celles qui étaient constituées par les réserves d’ivoire et de latex sauvage. De vastes étendues du bassin du Congo où l’on trouvait le plus couramment le caoutchouc naturel furent attribuées à des compagnies concessionnaires, qui acquirent le droit d’exercer de facto les pleins pouvoirs sur leurs domaines. Dans les années 1890, l’exploitation de la « gomme rouge » fut assurée grâce à l’application en grand de la coercition; des abus scandaleux se produisirent dans les régions caoutchoutières. En 1891, le Congo exportait 82 tonnes de caoutchouc; dix ans plus tard, c’était 6 000 tonnes qui étaient expédiées. L’ivoire et le caoutchouc avaient permis d’équilibrer le budget dès 1896 et commençaient à laisser des bénéfices. Au moment où la culture d’une qualité supérieure de gomme prenait de l’extension en Amazonie, où s’épuisaient les réserves d’ivoire aisément accessibles et où diminuait la commodité de l’accès au latex sauvage, une infrastructure capable de porter un authentique développement était apparue.

Abus et critiques

L’ampleur des abus du régime léopoldien devint une affaire internationale en 1890. Un Noir américain, G. W. Williams, fut le premier à en fournir un exposé critique, cette année-là. Des missionnaires protestants, principalement britanniques et américains, commencèrent à rapporter quelques détails des souffrances infligées par la nouvelle politique économique. En 1900, le prolifique publiciste Edmond Morel prit fait et cause en Angleterre, et finalement constitua le Congo Reform Association, instrument destiné à susciter des pressions publiques contre les abus du régime léopoldien. En 1903, la question des scandales du Congo fut évoquée pour la première fois dans un débat devant le Parlement britannique. Malgré la propagande de Léopold, contre-attaquant ce qu’il appelait les « campagnes anticongolaises », celles-ci contribuèrent à hâter la fin de l’État indépendant en tant que domaine privé royal.

Léopold, souverain et propriétaire

Léopold se considérait comme à la fois souverain et propriétaire du Congo. Il écrivait en 1906: « Il n’y a pas de droit plus légitime ni plus respectable que celui d’un auteur sur son œuvre propre, sur le fruit de son travail... Mes droits sur le Congo ne sont à partager avec personne; ils sont le fruit de mes propres combats et de ma propre dépense. » En même temps, son intention avait toujours été de léguer le Congo à la Belgique. En 1890, Léopold avait donné comme gage du prêt consenti par le Parlement la dévolution du Congo à la Belgique dans un délai de dix ans. En 1895, quand Léopold eut à nouveau besoin de fonds, on débattit encore l’annexion éventuelle, mais cette fois-ci la Belgique fut réticente. Ce furent en fin de compte des pressions extérieures, celle de la Grande-Bretagne en particulier, qui contraignirent la Belgique à assumer la responsabilité formelle de la colonie en 1908. À cette époque, le groupe financier clef, la Société générale, s’était engagé dans les investissements au Congo; la constitution des importantes entreprises de l’Union minière du Haut-Katanga (U.M.H.K.), de la Forminière et de la compagnie B.C.K. (chemin de fer du Bas-Congo au Katanga) en 1906 représentèrent un seuil significatif. L’infrastructure administrative de base était en place, et la première phase de la consolidation coloniale achevée quand le drapeau belge fut planté.

L’ère belge

L’influence de la Première Guerre mondiale

L’ère belge avait à peine commencé quand éclata la Première Guerre mondiale, lourde de conséquences pour la colonie. La Belgique elle-même était en partie occupée, et toutes les énergies tournées vers la guerre. Le Congo fut dépouillé de ses cadres administratifs pour faire face aux besoins de la guerre. L’armée congolaise, la Force publique, fut utilisée pour une dispendieuse campagne contre l’Afrique-Orientale allemande. La Force publique, encadrée par des officiers belges, avança jusqu’à Tabora, au cœur du Tanganyika, et, après la guerre, la Belgique reçut un mandat de la S.D.N. sur le Ruanda-Urundi, découpé dans l’Afrique-Orientale allemande. Le fardeau de la guerre fut lourd pour la population congolaise; la constitution du corps expéditionnaire envoyé en Afrique-Orientale allemande, par exemple, exigea la mobilisation de 260 000 porteurs au Congo oriental. Ce fut à cette époque que beaucoup purent penser que la maladie, le travail forcé et autres fléaux étaient en train de conduire à la dépopulation.

Une période de croissance rapide

Les années vingt furent pour le Congo une période de croissance rapide; l’infrastructure minière, celle des plantations et des transports étaient établies. L’un des ministres des colonies les plus énergiques, Louis Frank (de 1918 à 1924), mit en œuvre un ambitieux programme de développement. Le Katanga, qui avait été relié par le rail à l’Afrique du Sud en 1911, devint un pôle de développement essentiel à mesure que l’exportation du cuivre prenait un essor rapide. Deux grandes exploitations de gisements diamantifères furent ouvertes au Kasaï, et des mines d’or exploitées dans le Nord-Est. Le groupe Lever ainsi que d’autres grands détenteurs de plantations développaient de vastes concessions offertes par l’État (Lever reçut le droit de prendre à bail jusqu’à 1 875 000 acres, en 1911). On construisit une voie ferrée reliant le centre katangais d’Elisabethville à Port-Francqui, et l’on reconstruisit la ligne Matadi-Léopoldville. Tous ces efforts de mise en valeur créèrent une demande de main-d’œuvre intense, et le recours au recrutement forcé fut étendu. Le nombre des salariés passa de 125 120, en 1920, à 421 953, en 1926. L’impact de cet accroissement était multiplié par le caractère extrêmement bref de la durée d’emploi de la plupart des travailleurs, qui exigeait un réapprovisionnement constant du marché. En 1926, la pénurie de main-d’œuvre avait atteint les proportions d’une véritable crise; des mesures aussi extravagantes que la conscription générale furent envisagées, et la population rurale fut l’objet de pressions extrêmes. La crise fut résolue en imposant des restrictions au recrutement forcé, et aussi, particulièrement au Katanga, en acceptant l’existence dans les villes d’une force ouvrière permanente et stable.

Le Congo et la dépression économique des années trente

La grande dépression mit brutalement fin à la première vague de développement du Congo. L’économie congolaise des années vingt était devenue à ce point orientée vers l’exportation qu’elle était plus vulnérable que celle de la plupart des autres territoires tropicaux africains à la dure contraction de la demande mondiale. Le prix du cuivre diminua des deux tiers; les importations diminuèrent des deux tiers de 1929 à 1933. Au Katanga, l’emploi se réduisit de 70 p. 100 dans la même période. La familiarisation des Africains avec la vie urbaine était encore très limitée, et les travailleurs licenciés retournèrent dans leurs villages. Cependant, la dépression frappa aussi considérablement la vie rurale. L’imposition resta la même, tandis que le prix des produits agricoles tombait à une fraction de son niveau antérieur; les arachides, par exemple, passèrent de 1,25 franc le kilo à 25 centimes.

Un nouveau départ dans la politique agricole se confirma à la fin des années trente, quand la colonie commença à se relever des profondeurs de la dépression. Après la fin de la première phase de récolte forcée du latex sauvage, à l’époque de l’État indépendant, le développement agricole fut centré autour du secteur des plantations. Cependant, le colon était anxieux de trouver un revenu agricole de base pour les nombreux secteurs qui ne convenaient pas à l’agriculture de plantation (huile de palme, caoutchouc et cacao). La principale solution fut le coton ; l’expérience avait démontré, en Ouganda et ailleurs, qu’il pouvait être cultivé dans les exploitations indigènes et dans beaucoup de zones de savane où les cultures de la forêt ne pourraient prospérer. Bien que le coton ait été introduit dès 1917, il s’étendit d’abord très lentement, puis très rapidement dans les années trente. La production s’éleva de 23 000 tonnes en 1932 à 127 200 en 1939; il y avait 700 000 producteurs en 1937. La discipline du système de travail dans les plantations avait trouvé son équivalent, un encadrement compact par des officiers d’agriculture, des agents ruraux des compagnies cotonnières, et une forte dose de coercition. L’administration s’était armée d’un décret de 1933 qui l’autorisait à imposer jusqu’à soixante jours par an de travail forcé aux champs. La contrainte pénétra la politique cotonnière; le haut degré de réglementation rurale inclus dans la promotion de l’agriculture indigène fut l’un des traits distinctifs les plus marqués du système colonial belge.

Centralisation des structures administratives

La crise financière accompagnant la dépression économique contribua à catalyser en 1933 une plus grande centralisation des structures administratives de la colonie. L’État léopoldien avait été hautement centralisé, mais seulement parce que la présence européenne à la périphérie était maigre. Mais, à mesure que la colonie prit forme, le Katanga en particulier et, à un moindre degré, la Province-Orientale devinrent des foyers de développement ayant des orientations et des points de vue différents sur la gestion. Le Katanga avait été durant ses premières années en contact avec l’extérieur, par l’Afrique du Sud; dans les villes du gisement cuprifère, surtout vers 1920, la population de langue anglaise représenta une partie substantielle de la communauté européenne. Les intérêts privés européens faisaient fortement sentir leur présence, et le Katanga semblait à cette époque destiné à suivre le modèle de croissance sud-africain, sous domination blanche. Les vice-gouverneurs du Katanga bénéficiaient d’une autonomie considérable. Néanmoins, le développement du réseau des transports et des communications rendait réalisable un contrôle plus centralisé, et la saignée pratiquée dans le personnel et le budget administratifs représenta un argument économique décisif en faveur de la centralisation. Le gouverneur général Auguste Tilkens décréta en 1933 une centralisation radicale, déplaça le vigoureux vice-gouverneur Gaston Heenen et tailla deux nouvelles provinces (Kasaï et Kivu) qui vinrent s’ajouter aux quatre divisions déjà existantes (Congo-Kasaï, plus tard Léopoldville; Équateur; Province-Orientale; Katanga).

La crise de la Seconde Guerre mondiale

La Seconde Guerre mondiale causa une nouvelle crise grave pour la colonie. La Belgique elle-même fut rapidement balayée en 1940, et le gouvernement en exil à Londres n’était guère en position d’exercer son autorité sur la colonie. Le Congo se trouvait sous la direction de son gouverneur général le plus marquant, Pierre Ryckmans (de 1934 à 1946), et autonome dans tous ses desseins et ses destinées. Après une courte période d’indécision, en 1940, pendant laquelle certains milieux coloniaux exercèrent quelque pression en faveur d’une politique de neutralité, la population et les ressources du Congo furent entièrement consacrées à la cause alliée. Les troupes congolaises furent envoyées très loin, au Moyen-Orient et même à Burma, et jouèrent un rôle de soutien dans la campagne pour libérer l’Éthiopie de l’occupation italienne. La production minière congolaise redoubla. L’uranium du Katanga fournit une partie importante de la matière première nécessaire à l’élaboration des premières armes atomiques; l’or, le cobalt, le tungstène et le cuivre furent aussi très demandés. On reprit la cueillette du latex sauvage, pour la première fois depuis l’époque de l’État indépendant. En 1942, on éleva la durée du travail obligatoire aux champs à 120 jours. De nouveau, ce fut à la campagne que l’économie de mobilisation fit sentir ses effets de la façon la plus aiguë. Il y eut des moments, surtout en 1944-1945, où beaucoup purent craindre que la colonie ne fût à la veille de l’explosion. Des troubles sérieux se produisirent à Élisabethville, en 1941, et à Matadi, en 1945. Dans le Centre-Est congolais, une importante insurrection kumu eut lieu en 1944; la même année, la garnison de la Force publique à Luluabourg se mutina, et l’on put momentanément se demander si l’insurrection n’allait pas engloutir toute la région du Kasaï et du Katanga. Parallèlement, on assista, durant la guerre, à l’apparition d’un mouvement syndical militant blanc, surtout au Katanga; la libération de la population noire ne figurait cependant pas parmi ses objectifs.

Un grand État colonial

C’est ainsi qu’un puissant État colonial se forma de 1885 à 1945. L’édifice reposait sur trois piliers: l’administration, les missions, les grandes compagnies coloniales. Malgré l’hétérogénéité de ces trois éléments de la structure du pouvoir colonial, ceux-ci collaborèrent étroitement et partageaient les mêmes convictions fondamentales quant à la nature du développement colonial et à la direction à lui donner. L’administration et les sociétés étaient en fin de compte subordonnées aux corps correspondants de la métropole, mais les exécutifs travaillant sur les lieux jouissaient d’une bonne dose d’autonomie dans leurs secteurs respectifs. Bruxelles n’exerça guère de contrôle réel sur la gestion de la colonie, sauf sous des ministres des Colonies exceptionnellement forts, tel Franck. Du côté des compagnies, beaucoup de personnages clefs, tels Jadot, Cornet, Francqui, avaient appartenu à la première génération des bâtisseurs de l’empire, et avaient ainsi une orientation « particulariste ».

Densité de l’infrastructure administrative

L’infrastructure administrative était exceptionnellement dense, au regard des normes coloniales. L’encadrement européen pénétrait beaucoup plus profondément dans le pays qu’il n’était d’usage dans les territoires britanniques ou français. L’accent mis sur le développement, la productivité et l’efficacité, qui imprégnait la pensée administrative, conduisit à un paternalisme total à tous les échelons, unique à ce degré, sinon dans son genre. Aux niveaux officiel et théorique, la philosophie belge de l’administration africaine était notablement influencée par les conceptions lugardiennes de l’indirect rule (la gestion indirecte) qui devinrent dominantes en Angleterre dans les années vingt. En pratique, pourtant, la production et l’efficacité adoptées pour guides de l’action menèrent à un interventionnisme parfait dans tous les aspects de la vie rurale (et urbaine) africaine, complètement en désaccord avec les préceptes de la gestion indirecte. Durant l’entre-deux-guerres, le réseau de l’administration rurale était composé de services spécialisés, surtout agricoles et médicaux. Au total, l’administration était plus étroitement mêlée à la fois à l’évangélisation et au soutien du développement des sociétés, considérés comme affaires d’État, à travers la pression exercée pour le recrutement de la main-d’œuvre, par exemple, que ce n’était en général le cas (sauf en Afrique du Sud) dans les zones dominées par la Grande-Bretagne ou par la France.

Importance des chefs locaux

À l’échelon le plus bas de gouvernement, des chefs africains reconnus, investis (et étroitement contrôlés) par l’administration, résolvaient des conflits locaux, recouvraient des contributions et servaient d’intermédiaires à l’administration pour la mise à exécution de ses directives. Malgré l’engagement formel dans la voie de la gestion indirecte, des chefs éminents, qui avaient historiquement gouverné de vastes royaumes centralisés, étaient complètement écartés, et beaucoup de royaumes les plus étendus, tel l’empire lunda dans le Sud katangais, furent partiellement démantelés. Dans les nombreuses régions, les zones forestières notamment, où les sociétés traditionnelles étaient acéphales, on groupait en « secteurs » un certain nombre d’unités sociales de petites dimensions, sous un chef nommé par l’administration. Celle-ci pesait sérieusement sur les règles de succession traditionnelles; et, par ailleurs, la déposition de chefs jugés non coopératifs ou inefficaces était chose fréquente, et la stricte observation des règles traditionnelles laissait même habituellement à l’administration une place de choix dans la désignation des chefs. L’ensemble du système d’administration rurale locale fut codifié par un important décret de 1933.

Rôle des missions chrétiennes

Les missions chrétiennes assumèrent aussi un vaste effort. Les missions catholiques jouissaient de la faveur de l’État colonial, car elles étaient menées par des Belges et donc « nationales ». Les missions protestantes furent, pour la plupart, britanniques, américaines et scandinaves. Un concordat de 1906 avec le Vatican fournit le cadre de la coopération de l’Église et de l’État, dans la tâche de l’évangélisation; l’aide de l’État se manifestait sous la forme de subsides pour les écoles et l’entretien des missionnaires catholiques, de concessions de terres contribuant à couvrir les frais des missions, et le soutien général apporté par l’administration ne contribua pas peu au succès considérable de l’entreprise de conversion chrétienne. Dans la période antérieure à 1945, toute l’éducation des Africains était aux mains des missions chrétiennes; les Africains ne tardèrent pas à se rendre compte que leur mobilité sociale passait par le système d’éducation, et ainsi, implicitement, la conversion devint la condition sine qua non pour accéder aux chances offertes par le secteur moderne. 80 p. 100 environ de la communauté chrétienne congolaise est catholique, et le reste protestant. L’infrastructure missionnaire uniforme et dense à travers toute la colonie ne rencontra pas d’opposition sérieuse de la part de l’Islam. La faible communauté musulmane congolaise, héritage culturel des États marchands arabo-swahilis du Maniema au XIXe siècle, se développait très lentement, et n’atteignit aucune importance notable au-delà des limites de son domaine initial. Les principaux ordres missionnaires catholiques jouissaient d’une très grande influence sur les aspects de la politique coloniale concernant le développement social et l’éducation des Africains, et étaient représentés dans tous les organes consultatifs.

Compagnies et groupes financiers

Le secteur des compagnies était lui aussi inhabituellement étendu. Rares étaient les régions de la colonie qui ne possédaient pas une très grande entreprise soit minière, soit agricole. Ce secteur était également exceptionnellement concentré, avec la Société générale de Belgique (S.G.B.) pour pierre angulaire de sa structure. D’autres groupes financiers, tels la Cominière, le groupe Empain, la Banque de Bruxelles et l’Unilever avaient réalisé d’importantes mises de capitaux, mais la Société générale dominait tout l’ensemble; en 1934, la S.G.B. contrôlait quarante et une compagnies, y compris des géants comme l’Union minière du Haut-Katanga, la Forminière, les lignes de chemin de fer B.C.K., la Compagnie congolaise pour le commerce et l’industrie et la Compagnie cotonnière congolaise. Il va sans dire qu’un si puissant agrégat économique bénéficiait d’un accès automatique aux instances de décision, à la fois au Congo et en Belgique. Autre trait particulier du développement des compagnies dans cette colonie: la participation étendue de l’État lui-même. En échange de la concession de ses terres ou de la collaboration de l’administration, la colonie acquit souvent d’importants paquets d’actions dans les sociétés coloniales.

Frustrations et résistances

Les réponses ou résistances africaines à la domination coloniale furent diffuses et sporadiques durant presque toute cette période. À côté des chefs-marchands arabo-swahilis, quelques-uns des systèmes les plus centralisés, tels le Yaka de Kiamfu ou le Luba de Kasongo-Nyembo, offrirent une résistance sérieuse. Les agissements de l’État indépendant provoquèrent la révolte de quelques groupes inorganisés du bassin du Congo, tels les Budja et les Bua. La garnison de la Force publique de Luluabourg, composée en grande partie de Tetela-Kusu des bandes de Ngongo Lutete, se mutina en 1895. Et il y eut une révolte militaire encore plus spectaculaire en 1897: les auxiliaires, en majorité Tetela-Kusu, de la colonne Dhanis, qui se dirigeait vers le Nil, se mutinèrent dans la forêt de l’Itusi, au Congo du Nord-Est. Ces bandes se maintinrent quelques années, retournant progressivement vers le sud, et se dispersèrent par la suite dans le nord du Katanga.

Dans une seconde phase, la résistance et la frustration s’exprimèrent par le biais des mouvements religieux et des cultes syncrétiques, qui fleurirent à profusion à travers tout le Congo. Les deux mouvements les plus connus furent l’Église kimbanguiste et le Kitawala. Le kimbanguisme naquit dans le Bas-Congo en 1921, lorsque le prophète Simon Kimbangu eut ses premières visions et émit son message messianique. L’Église kimbanguiste se développa rapidement et, en 1923, sous une forte pression des missions, l’administration fit passer Kimbangu en jugement: il resta en prison jusqu’à sa mort, en 1951, à Élisabethville. Par sa liturgie, ses symboles, son public, le kimbanguisme était, comme ses différents successeurs (khakisme, mpadisme, etc.), un mouvement kongo. Le Kitawala, dérivé des Témoins de Jéhovah américains (Watch-over , « La Tour de garde »), pénétra au Congo par le sud, atteignant les camps du bassin cuprifère vers la fin des années vingt, et se diffusa lentement vers le nord et l’ouest. Ces deux mouvements avaient ceci de commun qu’ils exprimaient clairement une animosité à l’égard de la situation coloniale. De nombreux autres cultes, mouvements prophétiques et sociétés secrètes d’importance moindre, et généralement locale, apparurent dans tout le pays.

Vers les années vingt, dans des villes comme Léopoldville, Stanleyville et Élisabethville, des groupes appréciables d’Africains éduqués et alphabétisés commencèrent à s’unir. La principale voie pour atteindre le statut social le plus élevé possible était la prêtrise, en passant par les séminaires. Le premier prêtre congolais des Temps modernes fut ordonné en 1917. À ce moment, l’élite naissante ne défiait pas ouvertement le système colonial; en vérité, ses doléances propres étaient centrées sur le traitement inégal dont les Congolais éduqués étaient victimes.

3. Problèmes de la décolonisation

La première tâche est de repérer les principaux mouvements que connut le pays durant cette période. Si l’année 1960, date de l’accession du Congo à l’indépendance, constitue évidemment une charnière importante, il reste nécessaire de découvrir les mouvements et les tendances sous-jacentes qui conduisirent le pays à l’indépendance, et ensuite les grandes lignes de l’évolution du Congo indépendant.

L’apogée de la colonisation belge (1944-1955)

Les conséquences de l’effort de guerre

À la fin de l’effort de guerre, une série de crises ébranlèrent le système colonial belge: mutinerie de la Force publique à Luluabourg et au Kasaï en février 1944, où l’un des chefs de la révolte, Karamushi, proclamait la fin de « Boula Matari », révoltes dans la région de Masisi en mars, grève et émeutes à Matadi les 25 et 26 novembre 1945; chaque fois, la répression faisait de nombreux morts.

La contestation anticoloniale se manifesta également, mais de manière plus organisée et non violente, dans d’autres couches de la population par des revendications d’ordres professionnel et social. Les « évolués », dont la fidélité aux colonisateurs n’avait pas été ébranlée pendant les crises de 1944-1945, réclamèrent, sinon l’égalité, du moins un statut amélioré. À Luluabourg, les « évolués », en mars 1944, adressèrent un mémoire au commissaire de district dans lequel ils formulaient des revendications à caractère politique: reconnaissance d’une classe d’« évolués » qui aurait périodiquement l’occasion de traduire, auprès du gouvernement, l’opinion publique indigène et qui jouirait d’un traitement de faveur la différenciant des « sauvages de la brousse ». Dès cette époque, on voyait donc nettement apparaître la dualité des formes de protestation parmi la société colonisée: violentes et radicales chez les ouvriers, les soldats et les paysans; timorées et de classe chez les « évolués ».

La nouvelle politique d’administration coloniale

Aux répressions des années de guerre et d’immédiat après-guerre, la reprise des relations avec la métropole fit succéder une politique coloniale plus souple qui tenta de rencontrer et de canaliser une partie des courants revendicatifs.

Le statut de l’élite congolaise urbaine fut au centre des préoccupations des réformateurs. Ceux-ci ne purent cependant tomber d’accord sur un plan de réforme cohérent. À défaut de droits politiques et d’un nouveau statut, l’administration coloniale adopta une série de mesures partielles à caractère social ou culturel. Des cercles d’« évolués » furent créés dans les principaux centres; un embryon de presse congolaise vit le jour avec La Voix du Congolais ; des associations culturelles ou sociales congolaises, telle l’Unisco (Union des intérêts sociaux congolais), furent autorisées et soutenues. En février 1946, naissait le premier Syndicat pour travailleurs indigènes congolais spécialisés (S.T.I.C.S.), qui connut un essor rapide. Les syndicats chrétiens suivirent peu après, tandis qu’une ordonnance du 17 mars 1946 réglementait la création d’organisations professionnelles pour travailleurs congolais. Enfin, le 1er juillet 1947 était créé un Fonds du bien-être indigène, destiné à « concourir au développement matériel et moral de la société indigène coutumière ».

Ces diverses mesures tranchaient suffisamment sur le système autoritaire en vigueur jusqu’alors pour donner l’illusion à une partie de l’élite que le pouvoir colonial était ouvert à leurs aspirations et prêt à satisfaire leurs revendications.

Parallèlement à cette libéralisation relative, l’appareil colonial se renforça. Les autres composantes du système colonial – colonat, entreprises, missions – se renforcèrent également par l’apport de candidats que les quatre années de guerre avaient bloqués en Europe.

Le système administratif colonial, qui avait été réformé en 1931 et 1933 par la création de centres extracoutumiers et de secteurs dans le sens de l’administration indirecte et de la démocratisation des échelons locaux du pouvoir colonial, évolua après 1945 dans un sens inverse. Les effets de la crise économique de 1929 à 1933 et la mobilisation autoritaire de la période de guerre avaient certes paralysé ou restreint l’application des réformes de 1931 et 1933, mais, à partir de 1945, une série de mesures – notamment l’ordonnance législative du 20 juillet 1945 sur les cités indigènes – vinrent consacrer à nouveau officiellement la prédominance de l’administration coloniale directe et autoritaire sur la reconnaissance de pouvoirs et de compétences aux autorités congolaises, tant dans les centres que dans les circonscriptions rurales. Le gouverneur général Pétillon, dans un discours prononcé au Conseil du gouvernement en 1952, dénonça cette tendance en ces termes: « Notre ancienne conception de l’administration indirecte [...], aussi timide et mitigée qu’elle ait été dès le départ, n’a cessé de s’atténuer. Sous la pression des circonstances économiques et des situations de guerre, avec le souci louable de faire plus vite et mieux, nous avons voulu tout prendre en main et diriger la masse congolaise, bon gré mal gré, vers un bonheur conforme à nos concepts. »

En 1947, un décret réorganisa la structure de l’administration provinciale et créa des Conseils de province. Ceux-ci étaient composés de Congolais et d’Européens et devaient assister de manière consultative les gouverneurs de province. En fait, le décret ne modifia aucunement la répartition des pouvoirs au sein du système colonial. Tout au plus permit-il à une infime fraction de l’élite congolaise d’exprimer certains de ses griefs et remplit-il, fort mal, la fonction de soupape de sûreté.

À partir de l’essor économique de 1949, les préoccupations de rendement économique et d’efficacité administrative prirent à nouveau le pas sur le souci d’une démocratisation des institutions de base et d’une participation des Congolais aux responsabilités politiques et administratives. L’administration coloniale, qui s’était renouvelée et renforcée après la guerre, préféra faire appel à ses propres cadres pour organiser le développement de l’économie et de l’infrastructure, ainsi que pour administrer les populations qui s’aggloméraient rapidement autour des pôles de développement économique et urbain.

Entre 1945 et 1955, le colonisateur belge perdit ainsi la dernière occasion de roder une classe dirigeante congolaise à l’exercice d’un pouvoir effectif, ne fût-ce qu’à l’échelon local. À mesure cependant que les « évolués » des centres urbains commençaient à être perçus comme une menace potentielle pour l’équilibre du système colonial, l’illusion s’imposa qu’il existait encore un pouvoir coutumier capable d’influer de manière déterminante sur le comportement politique des masses rurales dans un sens conforme aux objectifs du pouvoir colonial.

Croissance et contradictions

De 1949 à 1956, le Congo connut un mouvement d’expansion économique puissant et soutenu dans lequel la guerre de Corée joua à partir de 1950 le rôle d’accélérateur. Trois séries de chiffres illustrent cette croissance économique. De 1950 à 1956, le taux d’accroissement de la production industrielle dépassa 14 p. 100 par an. De 1949 à 1957, la production manufacturière fut multipliée par 3,2 au Congo, bien qu’elle fût déjà en 1949 à un niveau relativement élevé en comparaison des autres pays africains. De 1945 à 1955, la main-d’œuvre congolaise passa de 700 000 à 1 183 000 unités, ce qui représentait 38,9 p. 100 des hommes adultes.

L’expansion économique permit, provoqua ou favorisa un mouvement de transformation générale de la société, qui affecta particulièrement la démographie, la formation des agglomérations urbaines et la dissolution des structures rurales, le niveau de l’instruction primaire et professionnelle et le volume de la main-d’œuvre salariée.

L’accroissement annuel de la population, qui était de 1 p. 100 en 1945, atteignit 1,9 p. 100 en 1952 et 2,3 p. 100 en 1957. Dans certaines régions, la période de doublement de la population tomba à 20 ou 25 ans. En 1957, 40 p. 100 de la population avait moins de quinze ans. Dans les centres urbains, ce pourcentage était encore beaucoup plus élevé.

La population urbaine doubla de 1949 à 1958. Dès 1956, 22 p. 100 de la population vivait hors du milieu coutumier dans des centres de plus de 2 000 habitants. Malgré cette croissance des villes, l’absence de tout droit politique et d’institutions politico-administratives adaptées subsista jusqu’en 1957. Pendant cette période de migrations urbaines intenses, la dissolution des structures des sociétés rurales se poursuivit: en 1955, un missionnaire jésuite, le père J. van Wing, dénonçait, dans un article intitulé « Le Congo déraille », l’épuisement rapide et la crise profonde des milieux ruraux et de la société traditionnelle en général. Les autorités coutumières, dont le prestige avait été déjà fortement miné par le colonisateur, furent rejetées par la nouvelle élite « détribalisée » des villes et contestées par celle-ci, même à l’intérieur de leurs fiefs traditionnels.

La scolarisation connut également une expansion très rapide à partir de 1949. Le taux de scolarité primaire, qui était de 12 p. 100 avant 1940, atteignit 37 p. 100 en 1954, ce qui rangeait théoriquement le Congo aux côtés de l’Italie et du Chili. Mais, derrière ces chiffres, la réalité était très différente. Jusqu’en 1954, l’enseignement universitaire était inexistant, l’enseignement technique supérieur très peu développé, et l’enseignement secondaire pour Congolais commençait seulement à s’organiser. Le déchet scolaire était énorme: sur douze élèves entrés dans l’enseignement primaire, un seul achevait ce cycle, et, parmi ceux qui le terminaient, un sur six seulement accédait à l’enseignement secondaire.

La semi-scolarisation était donc la règle pour la toute grande majorité des enfants. Les contradictions de ce système d’enseignement étaient désastreuses: il obéissait, en effet, plus à une optique missionnaire visant à faire des catéchumènes qu’à une politique de promotion culturelle et sociale. En retirant plus de la moitié des jeunes enfants du système d’éducation traditionnelle et en leur donnant une alphabétisation rudimentaire, on ruinait à coup sûr le système d’éducation traditionnel et on rompait, en détruisant le principal processus de socialisation, le lien fondamental entre l’individu et son milieu social. Par contre, on n’introduisait pas réellement le jeune individu, à demi scolarisé, dans un monde dont on lui avait fait entrevoir la supériorité et auquel il désirait participer.

Avec un taux de salariés proche de 40 p. 100 de la population active masculine, le Congo était un des pays les plus industrialisés d’Afrique noire. Les revenus des salariés avaient augmenté encore plus rapidement que les effectifs. Ils étaient passés de 5 180 millions de francs belges en 1950 à 13 150 millions en 1956. Cette masse de revenus était en partie redistribuée aux fractions non salariées de la population par le jeu de la solidarité clanique et du système dotal, et en partie utilisée directement par ses détenteurs pour l’achat de biens de consommation; elle soutenait par conséquent les activités des indépendants et des paysans congolais. La quasi-totalité de la population se trouvait ainsi entraînée directement ou indirectement dans un processus général d’expansion et de modernisation.

Aucune autre société coloniale ne fut sans doute soumise à la même époque à un processus de transformation et de mobilité sociales aussi brutal et aussi général. Mais il faut ajouter que dans aucune autre colonie – celles du Portugal mises à part – l’absence de responsabilité donnée aux colonisés ne fut telle. Le changement et la modernisation furent non seulement induits ou imposés de l’extérieur, mais dirigés et contrôlés à tous les niveaux et à toutes les étapes par des étrangers. L’effervescence de la vie économique et sociale était en contraste parfait avec la léthargie politique. Il était inévitable que le dégel de la vie politique mît à nu le décalage énorme entre, d’une part, l’évolution matérielle et les structures concrètes, objectives, de la vie sociale, et, d’autre part, les structures politiques et la conscience sociale.

À cette contradiction majeure s’en ajoutaient d’autres, telle l’exacerbation de rivalités claniques ou tribales, constituant autant de facteurs d’instabilité que la récession économique et l’ébranlement du pouvoir colonial allaient rendre explosifs.

La compétition politique

Pour analyser la période où la compétition politique se noue au Congo et où le thème de l’indépendance ou de l’émancipation est porté par des groupes actifs, il faut considérer à la fois les initiatives des Africains et les courants qui, dans la nation colonisatrice, provoquent des tensions.

Le débat public sur l’évolution politique du Congo fut en réalité ouvert par un document d’origine belge, rédigé par le professeur J. van Bilsen, en flamand d’abord (déc. 1955), puis en français (févr. 1956): l’auteur y défendait la thèse d’un « plan de trente ans », au terme duquel le Congo serait mis en situation de connaître une émancipation politique réelle, sans à-coups brutaux et reflux sociaux dommageables. Le rythme et l’orientation proposés se fondaient sur l’idée que l’Afrique belge n’échapperait pas indéfiniment au processus mondial d’émancipation, déjà perceptible ou en cours, dans les territoires non autonomes relevant d’autres puissances coloniales européennes.

En Belgique, le plan de trente ans n’éveilla qu’un intérêt limité dans l’opinion progressiste, mais fut cependant très durement attaqué par les milieux conservateurs qui en dénonçaient la témérité.

Au Congo, le plan fit office de détonateur ou de catalyseur, surtout dans le milieu urbain de Léopoldville.

Les manifestes de « Conscience africaine » et de l’Abako

À un moment où le front commun colonial missions-sociétés-administration présentait des failles, notamment du fait de la politique scolaire du gouvernement socialiste libéral et d’un distancement volontaire amorcé par l’Église à l’égard des régimes coloniaux, un petit groupe d’intellectuels congolais, qui agissait avec la caution de l’abbé Malula et l’appui de professeurs de l’université Lovanium, publia son premier manifeste dans un bulletin de présentation fort modeste: Conscience africaine . Ces hommes – engagés pour la plupart dans des organisations catholiques (presse, syndicats et groupements familiaux) – accueillaient avec faveur l’orientation du plan de trente ans et même son calendrier. L’originalité du manifeste résidait pourtant dans une nette prise de position contre la thèse la plus répandue dans les milieux coloniaux, celle de l’assimilation des élites congolaises à la société blanche. Les auteurs optaient pour la méthode du dialogue belgo-congolais, en vue de réaliser en l’espace d’une génération l’émancipation politique du pays.

Dans les milieux de l’opposition sociale-chrétienne en Belgique, ce manifeste fut accueilli et diffusé, dans la mesure même où on pouvait en faire un arme contre le ministre des Colonies de l’époque, A. Buisseret. Celui-ci avait en effet, par sa politique de nominations, brisé le quasi-monopole des catholiques dans la haute administration coloniale. Il avait soutenu en outre la création au Congo d’institutions scolaires professionnelles et sociales, dans lesquelles l’influence catholique se trouvait fortement réduite: Université officielle à Élisabethville, syndicats libéraux, association des classes moyennes africaines, association du personnel indigène de la colonie.

Un second manifeste fut publié à la même époque à Léopoldville: celui de l’organisation culturelle des Bakongo, que présidait un ancien séminariste catholique, J. Kasavubu. Ce document de l’Abako (Association des Bakongo) prônait l’indépendance du Congo, tout en rejetant comme abusif le terme de trente ans. Ce groupe exprimait une tendance du nationalisme tribal et, en raison même de la localisation stratégique des Bakongo – de Léopoldville à Matadi –, toute affirmation collective, acceptée et reconnue comme authentiquement sienne par l’ethnie, avait forcément un impact non négligeable sur l’ensemble du problème congolais.

Tandis que certaines voix dans la haute administration coloniale ou dans les grands groupes financiers dénonçaient le « coup de poignard dans le dos » porté par le plan Van Bilsen, Rome et des personnalités catholiques en Belgique et au Congo s’orientaient dans la voie d’un accueil de la revendication d’autonomie, d’autant que c’étaient principalement des catholiques congolais qui l’exprimaient, tant à Conscience africaine qu’à l’Abako ou dans la presse des pères scheutistes. Pour ces dirigeants ou ces pasteurs, la conjoncture était favorable: les seules élites congolaises sortaient des séminaires ou d’établissements scolaires catholiques comme Kisantu, et mieux valait donc raccourcir le processus d’émancipation tant que les institutions concurrentes subissaient encore le handicap de leur création récente.

Les partis politiques congolais

En décembre 1957, un test électoral dans les grands centres devait éclairer la situation. À Léopoldville, par exemple, l’Abako gagna les élections communales, faisant le plein des voix bakongo, face à d’autres groupes ethniques dispersés. Dans les communes, les premiers élus et les premiers bourgmestres furent des hommes qui avaient une origine ethnique caractérisée, mais aussi des liens avec d’anciennes associations tribales et culturelles ayant franchi le cap vers la politisation et ne se référant en rien aux partis métropolitains. Les amicales de ces partis belges jouèrent plutôt le rôle de tremplins pour faire accéder à la politique congolaise des personnalités qui prirent rapidement leurs distances à l’égard des « parrains » métropolitains, afin de participer plus étroitement au courant nationaliste. Ainsi P. Lumumba, issu de l’amicale libérale, ou A. Nguvulu, de l’amicale socialiste, rejoignirent-ils, fin 1958, lors de la création du Mouvement national congolais (M.N.C.), des promoteurs de Conscience africaine comme J. Ileo et des syndicalistes comme C. Adoula.

La constitution de partis au Congo se situe au croisement de plusieurs chemins: la conviction existant chez les élites urbaines que le thème de l’assimilation des « évolués » était pour le moins ambigu sinon trompeur; le besoin ressenti par les leaders congolais d’une audience africaine et métropolitaine, surtout à un moment où les instruments de mesure faisaient défaut pour juger de l’influence réelle sur le terrain; l’exigence posée par le colonisateur lui-même qui, ayant constitué en octobre 1958 un premier groupe parlementaire d’enquête sur l’avenir du Congo, devait logiquement rechercher des interlocuteurs collectifs; la perception par certains groupes ethniques de leur vulnérabilité aussi longtemps qu’ils ne s’organisaient pas (comme tels ou avec d’autres placés dans une position comparable) pour faire pièce ou contrepoids à des majorités tribales déjà politisées comme l’Abako.

Le processus de décolonisation: l’année décisive

Le mouvement s’accéléra en Belgique et au Congo, au lendemain des émeutes de Léopoldville de janvier 1959: la cristallisation s’y était faite autour du thème de l’indépendance; les foules se mirent en mouvement dans les quartiers surpeuplés des communes congolaises où sévissait aussi un chômage massif parmi les jeunes; la Force publique fut requise et, selon la commission d’enquête belge, l’affrontement et le ratissage des cités firent 49 morts et 290 blessés. Le 13 janvier 1959, un message royal reconnut le droit des Congolais à l’indépendance ainsi que la nécessité d’une évolution rapide, « sans atermoiements funestes mais sans précipitation inconsidérée ». Le gouvernement social-chrétien libéral proposa des premières étapes: élections de base; instauration progressive d’un régime des libertés publiques; renouveau dans les relations interraciales. Le pouvoir colonial croyait encore pouvoir « conduire » lui-même le Congo jusqu’à l’indépendance et à la démocratie parlementaire. Il comptait bien en « organiser » lui-même les étapes, selon sa volonté et les indications de l’expérience.

En fait, les émeutes de janvier 1959 avaient totalement discrédité la haute administration coloniale, aux yeux mêmes des pouvoirs et de l’opinion belges. Le mélange de répression contre J. Kasavubu et ses amis de l’Abako et des promesses d’émancipation rendaient ambiguës les intentions belges. Sur place pullulèrent alors des groupes momentanés, étiquetés « partis », avec des dirigeants de valeur très inégale. Dans l’ensemble, la réaction était favorable à la déclaration royale, dans la mesure où celle-ci usait du terme « indépendance », mais, sur le fond, des revendications furent formulées par les partis les plus nationalistes en faveur d’un calendrier accéléré: l’Abako exigeait à la fois la libération de ses chefs et l’indépendance immédiate, ne fût-ce qu’en faveur des groupes et régions les plus avancés; le M.N.C., qui n’allait pas tarder à se scinder en deux ailes, fixait à 1961 la date souhaitée pour les élections générales au suffrage universel qui doteraient le pays d’assemblées nationales; le Centre de regroupement africain (Céréa), au Kivu, s’opposait aux colons dans la mesure où ceux-ci s’en prenaient au ministre belge, responsable de la nouvelle politique.

Entre les partis congolais semblait se dessiner une ligne de clivage qui allait séparer les groupes partisans d’une prochaine indépendance totale des « modérés », s’appuyant sur des milieux coutumiers ou proches de la société blanche. Cette ligne de partage était équivoque, car elle tendait à accréditer aux yeux de l’opinion l’idée que le Congo était divisé entre des extrémistes urbains et des modérés ruraux, alors qu’en réalité un radicalisme rural prévalait dans des zones entières, comme le Kwilu ou la Province-Orientale. La modération des chefs coutumiers n’était pas générale, et, là où elle s’exprimait, c’était souvent par crainte d’une remise en cause de l’autorité traditionnelle au profit de porte-parole nouveaux, mis en évidence par la revendication nationaliste.

Au Katanga, où avait toujours existé – surtout du côté européen – un complexe anticentralisateur et antiunitaire, le Conakat, parti le plus représentatif de la zone cuprifère, se déclarait favorable à un Congo fédéral, confédéral, voire morcelé. Chaque région et chaque ethnie aurait dû, dans cette perspective, accéder à sa propre indépendance, chacune en « communauté » avec la Belgique. Ainsi aurait-on évité que les « agités » de Léopoldville ne sèment partout le désordre et prévenu surtout des ponctions abusives de la capitale dans les ressources naturelles du Katanga. Cette thèse bénéficiait de l’appui du colonat blanc et des sociétés européennes installées sur place.

Ce fédéralisme katangais n’était que formellement proche du nationalisme tribal des Bakongo. Ceux-ci étaient, en effet, partisans d’une indépendance sans allégeance au roi des Belges. Dans ce fédéralisme, ils voyaient à la fois un moyen de réaliser l’émancipation immédiate du Bakongo, sans devoir attendre le mûrissement des régions sous-développées, et aussi, éventuellement, une formule permettant de recréer, avec leurs frères vivant dans d’autres colonies, une unité politique bakongo (le Kongo-Central). Cet État kongo aurait pris place ensuite dans un ensemble plus vaste, l’Union des Républiques d’Afrique centrale, notamment avec d’autres États de l’ancienne colonie belge disposés à s’émanciper totalement.

Ayant renoncé à l’envoi du contingent pour maintenir l’ordre et imposer le calendrier de la déclaration gouvernementale, l’autorité belge finit par admettre, dès novembre 1959, le principe d’une « table ronde » belgo-congolaise, sur le thème de l’indépendance à assurer dans un court délai. À ce moment, certains partis congolais s’étaient déjà imposés: le M.N.C. de P. Lumumba dans la Province-Orientale, le Maniema et en direction des Lulua du Kivu; le M.N.C.-Kalonji, qui regroupait les Baluba du Kasaï; la Conakat et la Balubakat au Katanga; le Céréa dans la région de Bukavu; le Parti solidaire africain (P.S.A.) d’A. Gizenga au Kwilu, l’Abako à Léopoldville et dans le Bas-Congo.

Un cartel existait entre l’Abako, le P.S.A. et le M.N.C.-Kalonji en faveur d’un Congo fédéral devant accéder immédiatement à l’indépendance. Un front des modérés s’était organisé à la hâte avant la table ronde (Parti national du progrès), tandis que naissaient, à la veille même de la conférence de Bruxelles, des associations politico-tribalistes, favorables à un Congo uni et étroitement associé à la Belgique: ainsi, l’Union mongo, avec J. Bomboko, ou celle des Bangala de J. Bolikango.

Au-delà des idéologies ou du degré de radicalisme dans la lutte contre le régime colonial, les Congolais se divisaient en unitaristes et fédéralistes. Ces derniers étaient formés des groupes les plus forts (ou se croyant tels) dans les provinces riches; les unitaristes, eux, se recrutaient surtout dans les provinces pauvres dont le développement exigeait des mécanismes de péréquation assurés par un pouvoir central fort, ou encore dans les minorités ethniques des provinces riches, l’État centralisé apparaissant alors comme le protecteur naturel de ces minorités.

La négociation: la table ronde de Bruxelles

C’est à la table ronde de Bruxelles de janvier 1960 que fut fixée définitivement la date de l’indépendance.

À la veille de l’ouverture, les délégués congolais constituèrent un Front commun auquel ils assignèrent comme objectif la défense des positions communes pour accéder à l’indépendance immédiate.

Ce Front commun s’imposa pendant les premiers jours de la conférence. Il posa le problème de la date de l’indépendance, comme prioritaire par rapport à celle de l’établissement des structures de l’État futur. La date présentée par les Congolais était le 1er juin 1960. Le ministre belge proposait un calendrier aboutissant au 30 juin de la même année. Après quelques hésitations, le Front commun s’y rallia le 27 janvier.

Alors seulement put s’ouvrir le débat sur le contenu de l’indépendance. Dans l’esprit des autorités belges, il ne s’agissait pas d’opérer le passage sans transition à l’indépendance totale pour le Congo: le pouvoir des institutions congolaises ne couvrirait pas encore – pendant deux ans au moins – l’ensemble des compétences; la Défense, les Affaires étrangères et la Monnaie, notamment, figureraient parmi les compétences réservées, non immédiatement transférées aux Congolais.

Le Front commun réagit violemment et, après trois jours de débat, avec l’appui du sénateur Henri Rolin, fit accepter la résolution selon laquelle « l’indépendance reconnue au Congo doit comporter le transfert de la totalité des compétences sans que la Belgique s’en réserve aucune ». Ainsi s’effondrait l’hypothèse d’une période transitoire réservant certaines garanties essentielles à l’autorité belge.

Ce qu’il faut retenir de la chronologie de ces débats, c’est que la date de l’indépendance fut acquise sans qu’il y ait eu accord sur son contenu et que le ministre du Congo s’engagea sur une date alors qu’il avait une conception de l’indépendance différente de celle des délégués congolais. Il est vrai qu’en face de lui l’interlocuteur congolais était – provisoirement – bien plus homogène que ne l’avaient prévu ses hôtes. En Belgique, les milieux d’affaires ne s’opposèrent pas sérieusement au choix d’une date rapprochée pour l’indépendance: ils préféraient faire porter leurs efforts sur les garanties à obtenir pour leurs entreprises au Congo, pour les 110 000 Européens appelés à vivre dans le nouvel État indépendant et pour le fonctionnement des institutions publiques.

Dans certains cercles européens, on croyait même avoir joué une partie habile: la date de l’indépendance étant fixée, les modérés congolais allaient se cartelliser, et l’opinion belge exigerait que le transfert de souveraineté soit fait au profit de dirigeants non extrémistes. Pour les Katangais – un tiers des Européens du Congo vivaient dans cette province riche – mieux valait faire vite et obtenir un statut confédéral tant que le M.N.C. et les partis les plus nationalistes n’avaient encore pu opérer une pénétration importante à Élisabethville.

Le Front commun se disloqua dans la suite du débat sur les institutions à créer. Le compromis se fit formellement sur un type de régime parlementaire, reprenant les cadres administratifs et provinciaux de l’époque coloniale, intégrant, au titre de l’assistance technique, les Européens de la fonction publique dans les cadres du nouvel État, maintenant l’organisation de la structure de la Force publique dont tous les officiers étaient belges. Le Congo restait un État unitaire, comme le voulaient P. Lumumba et les modérés du P.N.P., de l’Union Kongo et de la Balubakat, mais certaines concessions étaient faites dans le sens des fédéralistes de l’Abako, du P.S.A., et de la Conakat.

Pour la période allant de la fin des négociations à l’indépendance, des organismes nouveaux comprenant des délégués congolais furent mis en place auprès du ministre à Bruxelles, du gouverneur général à Léopoldville et des gouverneurs dans les six provinces. Il s’agissait, pour les représentants congolais, plutôt d’« écolage », d’initiation ou, à la rigueur, de consultation que d’exercice du pouvoir réel par le biais de ces organismes provisoires.

Les élections générales et le premier gouvernement congolais

L’atmosphère prévalant au Congo au lendemain de la table ronde fut chargée: les transferts de fonds vers l’Europe prenaient une ampleur telle que les leaders congolais accusèrent les Belges de « vider la caisse » avant l’indépendance; des tensions politico-tribales prirent des formes dramatiques au Katanga, à Léopoldville et au Kasaï; l’envoi de renforts militaires métropolitains dans les bases de Kitona et Kamina ainsi que la désignation d’un « homme fort » résidant au Congo comme troisième ministre belge des Affaires africaines provoquèrent un conflit ouvert entre les autorités belges et certains leaders nationalistes, comme P. Lumumba.

Les élections donnèrent une position forte aux partis extrémistes, spécialement aux M.N.C.-Lumumba et à ses alliés directs: avec le Céréa (10 sièges), le P.S.A.-Gizenga (13), les Lulua du Kasaï et les Baluba du Katanga, P. Lumumba pouvait compter sur une majorité et prétendre au rôle de premier formateur d’un gouvernement central congolais.

Toutes les tentatives, fortement encouragées dans les milieux coloniaux, en vue de sceller une coalition anti-Lumumba échouèrent en mai-juin 1960. Le leader M.N.C. lui-même, ayant pourtant intégré dans son gouvernement des hommes de l’Abako, de la Conakat, du P.N.P., bref de tous les partis sauf le M.N.C.-Kalonji, ne bénéficia à la Chambre que de 74 voix sur un total de 137 sièges. C’était la « confiance » obtenue d’extrême justesse. C’était surtout la première manifestation d’un phénomène grave pour le nouvel État: chaque élu parlait pour son ethnie, et ceux qui ne se sentaient pas liés par les accords pris en leur nom par les porte-parole officiels de leur parti n’étaient pas rares. Au Parlement, nombreuses furent les demandes de démembrement du système provincial: les Baluba du Kasaï exigeaient leur province propre; les Bayanzi entendaient s’organiser dans une province de Barmingville; les Bakongo ne renonçaient pas à l’idée du Kongo-Central, etc.

Apparemment, l’élection de J. Kasavubu aux fonctions de chef de l’État constituait un facteur de meilleur équilibre au niveau central, mais, à la veille même de l’indépendance, c’est par les services belges que fut neutralisée une tentative de sécession au Katanga, préparée par des colons et des dirigeants de la Conakat. Les forces centrifuges, les facteurs de dilution de l’État central opéraient déjà, avant même le jour J du 30 juin 1960. Les incidents de cette journée, avec le discours anticolonialiste prononcé par P. Lumumba en présence du roi des Belges, devaient leur fournir des soutiens accrus dans les milieux coloniaux, voire dans l’opinion métropolitaine.

Indépendance et intégration nationale

Pour avoir une chance de survivre, l’hypothèse d’un Congo unitaire aurait dû se fonder sur des instruments efficaces d’administration et de maintien de l’ordre. Mais, au début de juillet 1960, ces instruments éclatèrent dans les mains du premier chef du gouvernement congolais, Patrice Lumumba.

La crise de juillet 1960

Les militaires bangala et baluba du Kasaï supportaient mal le sort fait à J. Bolikango et à A. Kalonji dans la course à la présidence de la République et aux fonctions gouvernementales. Tous deux, écartés du pouvoir, laissèrent s’agiter leurs partisans et des provocateurs agirent en leur nom, auprès des militaires de leur région ou de leur ethnie. Au sein d’une Force publique commandée par un général belge qui entendait prouver à ses hommes que rien pour eux n’était changé par l’indépendance, ces éléments bangala et baluba jouèrent au début un rôle d’entraîneurs dans une sorte de contestation à l’égard du gouvernement Lumumba. L’affaire cessa très vite d’être une simple débandade de militaires déçus. Elle revêtit des formes de violences et sévices contre les Européens affolés, accusés de complots contre le nouvel État par la radio de Léopoldville. Pour reprendre l’affaire en main, P. Lumumba crut habile de promouvoir d’un grade tous les Congolais de la Force publique, mais ne put ou ne voulut pas sévir contre les militaires qui agissaient sans ordres et se livraient à des actes condamnables.

L’intervention militaire belge – au Katanga d’abord, au Kasaï, à Matadi, puis à Léopoldville – déclencha une catastrophique escalade des événements: proclamation d’un État sécessionniste au Katanga par Moïse Tshombe, qui mit l’occasion à profit pour rompre avec Léopoldville; rupture des relations entre la Belgique et les autorités centrales congolaises; menaces d’intervention étrangère; risque pour la paix internationale justifiant, aux yeux de Hammarskjoeld, secrétaire général des Nations unies, une action de grande envergure des Casques bleus; assistance directe de Bruxelles au Katanga, puis au Sud-Kasaï en sécession; mise sur pied dans ces « États » de gendarmeries destinées à lutter contre l’Armée nationale congolaise, contre les éléments locaux non ralliés aux sécessions ou même contre les Casques bleus.

La crise de septembre 1960

Forcé de procéder à une africanisation immédiate de toutes les fonctions administratives en conséquence de l’exode massif des Belges, indigné à l’idée que les Nations unies ne brisaient pas immédiatement par la force la sécession de M. Tshombe, P. Lumumba fut lui-même victime, en septembre 1960, des événements qu’il avait tenté de dominer sans en avoir les moyens.

L’A.N.C., engagée au Sud-Kasaï, y avait massacré des populations baluba, au point que le secrétaire général de l’O.N.U. parla à ce propos de « génocide ».

Le retrait des forces belges n’avait pas sérieusement entamé l’État sécessionniste du Katanga, dont la nouvelle gendarmerie – dotée d’armes et d’équipements prélevés à Kamina – n’allait pas tarder à faire appel aux « affreux », mercenaires venus d’Europe ou d’Afrique blanche pour faire front à la rébellion des Baluba au nord ou à l’A.N.C. Le défaut des recettes minières, conduisant à l’appauvrissement du gouvernement central, et l’incohérence administrative totale empêchaient tout fonctionnement normal des rouages étatiques ou provinciaux ainsi que toute relance des transports de la production et même tout contrôle sérieux sur les traitements des agents publics. Le conflit ouvert entre Lumumba et les représentants des Nations unies faisait en outre obstacle à la mise en œuvre d’une véritable assistance civile, sauf pour de très rares problèmes techniques.

Les forces centrifuges

Dans ce contexte, les forces centrifuges étaient encouragées et la sécession n’était que la forme extrême d’une tendance qu’on retrouvait au Kivu, dans le Bas-Congo ou à l’Équateur. L’institution parlementaire se gangréna rapidement. Au sein même du gouvernement, des hommes jouaient un jeu en contradiction ouverte avec les objectifs du chef du gouvernement.

Le chef de l’État tenta de « démissionner » le chef du gouvernement, lequel annonça sur les ondes la destitution de Kasavubu. Tandis que sur l’autre rive du fleuve Congo, à Brazzaville, opéraient des agents belges et français résolus à briser à jamais le Congo unitariste et lumumbiste et décidés à le remplacer par une confédération reconstruite à partir du pôle katangais, le chef d’état-major de l’A.N.C., D. J. Mobutu, neutralisa les politiciens et mit en place un collège de commissaires généraux: de jeunes universitaires ou techniciens congolais présidés par J. Bomboko; ceux-ci ne parvinrent point à résorber la sécession katangaise, mais bénéficièrent en revanche d’une entière reprise de l’aide technique belge et d’appuis occidentaux.

Malgré la mort de P. Lumumba, au Katanga, le 17 janvier 1961, où ses pires ennemis de Léopoldville l’avaient envoyé sous escorte armée, ses partisans tentèrent de recréer un gouvernement nationaliste à partir de Stanleyville et de Bukavu. Ils voulaient reconquérir le Katanga par le nord, en s’appuyant sur les Baluba en révolte contre Tshombe.

Ainsi, en 1961, et jusqu’à la constitution du gouvernement d’union de C. Adoula, le Congo comptait: à Léopoldville, un chef de l’État reconnu par l’O.N.U. et un collège de commissaires en conflit ouvert avec cette même O.N.U.; à Stanleyville, un gouvernement Gizenga-Gbenye se prévalant de la légitimité lumumbiste; à Élisabethville, un État en sécession prêt à jouer le rôle de confédérateur d’un Congo nouveau, mais miné lui-même par la rébellion de ses populations du Nord; à Bakwanga, une parodie d’État construit sur les gisements de diamant où les Baluba du Kasaï, affamés, faisaient la preuve, par leur travail, d’une capacité étonnante à lutter contre un destin contraire. Sur le plan militaire, en dehors des forces de l’O.N.U., présentes au Katanga, mais passives, des Congolais se retrouvaient dans l’A.N.C.-Mobutu à Léopoldville, dans l’Équateur ou à Luluabourg; dans l’A.N.C.-Lundula à Stanleyville; Kindu, Bukavu, voire Manono; dans des forces sécessionnistes, commandées par des officiers supérieurs européens, au Katanga ou au Sud-Kasaï.

Le premier gouvernement Adoula: unité et légitimité

Avec la mise sur pied d’un gouvernement central présidé par C. Adoula, en août 1961, on put croire qu’on allait aboutir à la réintégration des politiciens et militaires de Stanleyville et, sous la pression de l’O.N.U., à la résorption de la sécession katangaise.

Le Congo bénéficierait ainsi à nouveau de ses richesses naturelles, retrouverait un certain équilibre budgétaire et pourrait enfin se consacrer à la réorganisation de l’armée, de l’administration et de l’économie. Mais il fallut attendre janvier 1963 avant que M. Tshombe accepte, par la force des armes, de mettre fin à la sécession.

En 1962 et 1963, les pressions exercées sur C. Adoula furent telles que celui-ci dut accepter la balkanisation du pays, avec la création de ruineuses « provincettes », économiquement non viables, paradis de la corruption et de l’exploitation des populations, fiefs de politiciens échappant à tout contrôle, et aussi foyers de répression contre les minorités ethniques faibles ou contre les partisans des leaders nationalistes vaincus ou éliminés. À l’échelon central même, l’unité et la légitimité, qui étaient au départ la force du gouvernement Adoula, ne tardèrent pas à s’effriter, puis à s’effondrer. Gizenga fut emprisonné ainsi que nombre de ses partisans. Des lumumbistes furent ou se crurent menacés et cherchèrent refuge à Brazzaville, où ils constituèrent un Comité national de libération (C.N.L.), hostile à toute compromission avec les autorités de Léopoldville et partisan, dès le début de l’année 1964, d’une forme de soulèvement populaire comparable à celui que venait de déclencher P. Mulele au Kwilu.

La mise en cause du régime

Inflation, manque de produits vitaux pour la masse, corruption des agents de l’administration ou de l’armée, autonomie croissante des provincettes, tout cela minait le régime et préparait les populations à accueillir un mythe nouveau: celui d’une seconde indépendance réellement libératrice, balayant le régime, ses agents et ses protecteurs étrangers.

Le gouvernement Adoula avait tenté un redressement en 1963: dévaluation monétaire et adaptation modérée des salaires; appel à l’aide bilatérale pour la réorganisation et le rééquipement de l’A.N.C.; prolongation de six mois de la présence des Casques bleus; développement de l’assistance technique belge dans l’enseignement, la santé et les communications; obtention d’une aide financière américaine substantielle et livraisons de food for peace pour lutter contre la faim.

Ces mesures restaient limitées, étaient tardives et ne prenaient pas le mal à sa racine. Le régime avait contre lui les hommes du C.N.L. et des maquis du Kwilu, les syndicats, les commerçants frustrés par la dévaluation dans leurs profitables opérations d’importation, les enseignants aux revenus insuffisants ou non assurés, ainsi que d’anciennes unités de l’A.N.C. de l’ex-Province-Orientale et du Kivu, l’Union générale des étudiants congolais et la masse de la population rurale et salariée, à laquelle l’indépendance n’avait apporté ni la liberté, ni le mieux-être, ni l’emploi, ni l’enseignement promis.

En 1964, le pouvoir central cherchait encore un second souffle dans une révision constitutionnelle qui confirmerait la division du territoire en multiples provinces (sur une base tribale) et renforcerait les pouvoirs du chef de l’État sans instituer un régime présidentiel intégral.

La brusque montée des rébellions de masse – au Kwilu et dans l’Est – mit Léopoldville, privé de support populaire, devant une responsabilité dépassant ses moyens.

Comment éviter que cette rébellion fasse tache d’huile? que l’action du C.N.L. se conjugue avec celle des forces tschombistes réfugiées et entraînées en Angola depuis janvier 1963? Comment obtenir que l’étranger – surtout les États-Unis et la Belgique – fasse confiance et fournisse sans délai armements, transports et aide technique? Comment éviter que les ministres et les mécontents ne cherchent l’alliance de M. Tshombe, exilé puissant à Madrid? que la vague d’attentats ne s’amplifie à Léopoldville même? que le départ – inévitable au 30 juin – des Casques bleus ne crée des zones livrées au désordre et à la rébellion?

La solution consista à rappeler d’exil l’ancien chef du Katanga sécessionniste, puis à le désigner comme chef d’un gouvernement central provisoire qu’il dénomma lui-même gouvernement de salut public, et où se retrouvaient son ancien ministre de l’Intérieur, G. Munongo, ainsi que l’ancien mulopwe du Sud-Kasaï, A. Kalonji.

Créé dans l’hypothèse d’une résorption des rébellions par règlement politique négocié, ce gouvernement dut pourtant s’engager dans la voie de la reconquête armée des zones rebelles. L’aide extérieure ne lui fit pas défaut, même dans l’ordre militaire. Le recrutement de mercenaires en Europe et en Afrique blanche reprit à un rythme jamais atteint. Le Premier ministre promit aux foules un Congo nouveau dans les trois mois, et tenta même d’obtenir des appuis africains pour son action. La situation était pour le moins ambiguë; la défense de l’État congolais était ainsi aux mains des éléments qui avaient mis à profit son moment de plus grande faiblesse en 1960 pour libérer les forces centrifuges les plus redoutables.

Rébellions et régime militaire

Les rébellions de 1964

Il ne faut chercher aux rébellions congolaises aucune explication exceptionnelle et aucune influence étrangère prépondérante. Comme le Congo colonial de 1959, le Congo indépendant de la fin 1963 recelait toutes les conditions objectives et subjectives d’une insurrection générale contre le pouvoir établi. Il suffisait que celui-ci fasse preuve de faiblesse ou d’incohérence pour que se mettent en marche les forces de contestation. Les émeutes du 4 janvier 1959 ébranlèrent, on l’a vu, le prestige du colonisateur belge et marquèrent le début du raz de marée nationaliste. Fin 1963, ce fut le retrait progressif des forces de l’O.N.U. qui donna le signal de la décomposition du nouveau pouvoir politique. Il ne fallait plus qu’un catalyseur pour transformer le mécontentement général en insurrection active. Mulele à l’ouest, Marandura et Soumialot à l’est s’en chargèrent.

La préparation des rébellions fut courte dans la plupart des régions. Au Kwilu, elle s’étendit sur six mois au maximum. À l’est du pays, elle fut encore plus brève: commencée avec six mois de retard sur les maquis du Kwilu, l’organisation de la rébellion ne prit que trois mois entre l’arrivée des premiers chefs rebelles à Bujumbura, au Burundi, et le déclenchement des opérations armées. Le 15 avril 1964, des troubles éclatèrent dans la plaine de la Ruzizi, au sud de Bukavu, tandis que la ville était attaquée par des groupes de « jeunesses ». Deux semaines plus tard, les forces rebelles contrôlaient une partie de la région d’Uvira, qui tombait entre leurs mains le 15 mai.

À partir de la chute d’Uvira, une immense panique s’empara des forces gouvernementales qui cédèrent presque partout sans combat devant les unités de l’Armée populaire de libération. Celle-ci fut dès lors littéralement aspirée par le vide provoqué par l’effondrement de tout l’appareil militaire et administratif gouvernemental. Le Nord-Katanga, le Maniema, le nord du Kasaï et la Province-Orientale tombèrent en quelques semaines sous le contrôle des forces rebelles, qui installaient le 5 septembre à Stanleyville (actuellement Kisangani) un gouvernement populaire présidé par le président du M.N.C.-Lumumba rentré d’exil, C. Gbenye. La moitié du Congo était aux mains de l’Armée populaire. Sur les vingt et une capitales provinciales, sept étaient conquises par les rebelles.

À Stanleyville, le pouvoir fut en fait partagé entre Gbenye, président de la République populaire et chef en titre de l’exécutif, Olenga, général et commandant en chef de l’armée, dont l’ascendant personnel sur les « Simba » était indiscuté, et Soumialot, ministre de la Défense nationale et ex-président du Comité national de libération-Est. À ce moment, le problème des principaux dirigeants rebelles était triple: ils devaient organiser leur armée, mettre en place dans les zones conquises une nouvelle administration et obtenir une reconnaissance et une assistance internationales. Sur ces trois plans l’échec fut total. L’Armée populaire, dont les succès initiaux avaient été liés à l’utilisation de pratiques et de croyances magiques, ne put se transformer en force de combat moderne: au contraire, elle s’organisa en caste artificiellement close sur elle-même, par l’utilisation de plus en plus systématique des rites d’initiation magique. La nouvelle administration se révéla aussi impuissante et aussi corrompue que la précédente: elle ne put en aucune façon encadrer ou mobiliser la population pour les objectifs politiques et militaires du nouveau pouvoir. Enfin, la conjoncture internationale et le recul général des forces et de l’idéologie nationalistes en Afrique ne permirent pas au gouvernement populaire de bénéficier de la moindre reconnaissance internationale, contrairement à ce qui s’était passé en 1960-1961 en faveur de Gizenga. Jusqu’à la chute de Stanleyville, le 24 novembre 1964, l’assistance étrangère à la rébellion fut pratiquement inexistante.

Le reflux des forces rebelles débuta, au sud de la zone rebelle, le 30 août, avec la reprise d’Albertville (actuellement Kalemie), capitale de la province du Nord-Katanga, et, au nord, le 15 septembre, par la reprise de Lisala, capitale de la province du MoyenCongo. Kindu tomba le 5 novembre et Stanleyville le 24.

L’Armée populaire avait cependant subi au courant des mois de juillet et août trois échecs graves devant d’autres forces populaires: à Mwenga, les guerriers rega s’opposèrent victorieusement à plusieurs reprises aux offensives rebelles; à Bukavu, les Bashi du mwami Kabare causèrent l’échec d’Olenga entre le 15 et le 21 août; à Lomami, les Basonge purent interdire seuls l’accès de leur territoire et y bloquer l’avance, du reste foudroyante, de l’Armée populaire.

Avant d’être refoulée par l’Armée nationale assistée de mercenaires et d’officiers étrangers, la rébellion avait donc été contenue par des groupes ethniques qui lui étaient hostiles. L’opposition d’origine tribale à laquelle se heurtèrent les rebelles souligne une autre faiblesse majeure de leur mouvement: sa base tribale. C’est la raison pour laquelle il ne parvint pas à prendre véritablement la succession du mouvement nationaliste, unitaire, antitribal et anticolonial lancé par Lumumba en 1958.

Les rébellions congolaises ne pouvaient donc éviter leur destin, car elles ne s’appuyaient pas sur une classe, mais sur un amalgame de mécontents et de frustrés que ne réunissait aucune doctrine, aucune idéologie. Un mythe commun, celui d’une deuxième indépendance ou d’une nouvelle libération, une série de pratiques destinées à créer artificiellement la cohésion parmi les révolutionnaires, une stratégie fondée sur les aspirations et les capacités d’hégémonie d’un groupe ethnique étaient sans doute suffisants pour faire effondrer un régime corrompu, détesté et impuissant, mais incapables de fonder une véritable révolution. La masse ne put s’y tromper. Après les avoir espérées, elle ne participa pas collectivement aux rébellions.

Le régime militaire

Le 24 novembre, après une période de crise politique ouverte le 13 octobre avec la révocation du Premier ministre Tschombe par le président de la République Kasavubu, le haut commandement de l’Armée nationale congolaise prit le pouvoir. Ainsi débutait au Congo un régime militaire. Le commandant en chef de l’armée, le général Mobutu, devint président de la République pour une période annoncée de cinq ans. Le colonel Mulamba fut choisi par le nouveau chef d’État comme Premier ministre. Le Parlement national et les assemblées provinciales continuèrent à fonctionner. Un gouvernement composé de politiciens, à raison d’un représentant par province, fut constitué et approuvé par les chambres réunies en congrès dès le 28 novembre.

Que représentait l’armée à cette époque au Congo? Un bref historique est nécessaire pour répondre à cette question.

L’Armée nationale congolaise avait été mise presque complètement en veilleuse de 1961 à 1964. La méfiance de l’O.N.U. à son égard, les mutineries qui ne cessèrent de l’ébranler, ses échecs contre le Katanga en 1961 et 1962, les crimes et les sévices commis par certaines unités à Kindu, Luluabourg et Kongolo furent autant de facteurs qui limitèrent son influence.

La présence dans certaines unités d’une forte proportion de soldats ayant appartenu à des contingents rebelles au gouvernement de Léopoldville et au général Mobutu (militaires gizengistes, réintégrés en bloc en 1961; plus de 2 000 soldats kalonjistes repris en 1962 après un passage dans les centres d’instruction; gendarmes katangais après janvier 1963) constituait un foyer d’indiscipline et une menace permanente pour l’unité de l’armée. Cependant, un travail de réorganisation s’opérait en profondeur. Un recrutement annuel de 2 500 à 3 500 hommes renouvelait les effectifs: les centres de formation fonctionnaient à nouveau depuis 1962, en partie avec des instructeurs étrangers; la compagnie parachutiste voyait ses effectifs s’accroître jusqu’à former un bataillon; plusieurs centaines d’élèves et de stagiaires étaient envoyés en Belgique, 250 en Israël, quelques dizaines en France, en Angleterre, aux États-Unis et en Italie. Enfin, à partir de la fin de 1963, l’assistance militaire belge fut portée de 12 officiers à plus de 100 au 30 juin 1964.

Les rébellions de 1964 firent disparaître totalement plusieurs bataillons soit au combat, soit par défection massive. Il s’agissait en général des unités les moins bien intégrées à l’armée et qui étaient toujours demeurées à l’est du pays depuis la période gizengiste. Il n’en reste pas moins vrai que l’efficacité générale de l’armée fut très réduite, y compris celle des quelques unités d’élite qui furent engagées, et que la débâcle complète ne fut évitée que par l’essoufflement et les erreurs des rebelles et par l’intervention des mercenaires et officiers étrangers.

C’est le 24 novembre 1964, au moment où la défaite des rebelles devient évidente, que se situe l’événement capital qui allait permettre le coup d’État militaire du 24 novembre 1965, exactement un an plus tard.

Un décret-loi organisait l’action répressive des juridictions militaires, lorsque celles-ci étaient substituées aux tribunaux et aux cours de droit commun. Un autre décret-loi suivit, qui définissait un code provisoire de la justice militaire. En juin 1965, la justice militaire était installée: un auditeur général et six auditeurs militaires, tous belges, assistés de dix-huit substituts congolais. Les six conseils de guerre étaient constitués exclusivement de Congolais. Un colonel, des majors, des dizaines d’officiers, des centaines de sous-officiers et soldats furent condamnés à de lourdes peines de prison; plusieurs dizaines d’autres furent fusillés.

Les effets sur l’Armée nationale furent doubles: la restauration de la discipline, ajoutée au nettoyage opéré lors des rébellions, lui rendit sa cohésion et une partie de son efficacité; la conscience d’avoir restauré la justice et l’honnêteté au sein de l’armée incita les militaires à sévir contre les dirigeants politiques auxquels ils attribuaient la responsabilité de tous les malheurs du Congo.

La prise du pouvoir par le haut commandement militaire le 24 novembre 1965 est la conséquence logique de la restauration d’une certaine discipline dans l’armée; celle-ci n’avait jamais caché son mépris pour les politiciens, mais ses divisions internes et son indiscipline l’avaient empêchée d’atteindre ses fins.

4. Trente années de mobutisme

Lorsque le général Mobutu accéda au pouvoir, en 1965, à l’issue du coup d’État militaire, son action bénéficia d’une certaine popularité puisqu’elle mettait un terme aux cinq premières années chaotiques de l’indépendance. Pourtant, rapidement se mirent en place les bases d’un régime caractérisé par la concentration du pouvoir, la manipulation idéologique et la corruption.

Les fondements du système

À partir de 1967, le général-président se préoccupa d’institutionnaliser son pouvoir. Le premier document constitutionnel fut une ordonnance-loi du 24 juin 1967, adoptée après avoir été soumise à référendum. Elle attribuait des pouvoirs très étendus au président de la République, qui était pratiquement omnipotent. À partir de 1977, cette dérive s’orienta vers une tendance monarchique. Des réformes constitutionnelles successives renforcèrent l’autocratie et rendirent caricatural l’État de droit. Le principe électif fut définitivement supprimé au sein du Bureau politique du parti unique, et le Parlement fut remplacé par un « comité central » du parti « dépositaire du mobutisme » et représentant des forces vives de la nation.

Dès lors, le président, de plus en plus détaché des affaires intérieures, ne se préoccupe plus que de questions diplomatiques dans lesquelles il parvient, non sans habileté, à jouer des coups politiques: reconnaissance d’Israël en 1982, intervention au Tchad en 1983, soutien de l’appui américain à l’U.N.I.T.A. en Angola. En contrepartie, il bénéficie de puissants soutiens extérieurs, par exemple lors des deux « guerres » du Shaba, en 1977 et en 1978.

Ce système est légitimé par une idéologie, celle de « la Révolution zaïroise authentique ». Il s’agit d’un véritable culte du chef puisant ses sources dans une lecture de la tradition africaine que le colonisateur se serait efforcé d’anéantir. Pour la propagande du régime, le président est « le Sauveur », « le Père de la nation » ou encore « l’Unificateur ». Dans ce contexte, la notion occidentale de démocratie est considérée comme une aberration.

Pour autant, Mobutu Sese Seko n’est pas un dictateur isolé. Il pratique pour son compte le « patrimonialisme », mais la longévité de son régime s’explique en partie par l’accès au pouvoir qu’il a facilité à l’élite qui s’est constituée autour de lui. Le passage par la haute fonction publique, avec les facilités d’enrichissement personnel qu’il comporte, a été à l’origine d’une corruption qui s’est étendue jusqu’aux échelons inférieurs de l’administration lorsque l’État a cessé d’assurer des rémunérations régulières.

Les instruments du régime

Malgré l’état de désorganisation dans lequel est tombé le pays, le régime a longtemps disposé d’instruments efficaces pour asseoir son contrôle sur la société zaïroise. Le Mouvement populaire de la révolution, créé en 1967, se confond jusqu’en avril 1990 avec l’État du Zaïre. Il est alors la seule institution constitutionnelle et est incarné par son président. Ainsi, le « président-fondateur » est-il le seul inspirateur de son action en tant qu’auteur du manifeste de la N’Sélé qui exprime la doctrine du parti. L’emprise du parti, qui a été passagèrement remise en cause lors d’une première tentative de démocratisation à la fin des années 1970, se radicalise en 1988 pour s’affirmer contre des institutions sociales concurrentes telles que les églises et les sectes. Le climat sécuritaire est entretenu par différents services de sûreté nationale et amplifié par les rumeurs. L’armée, dont les effectifs théoriques tournent entre soixante mille et quatre-vingts mille hommes, n’est opérationnelle que pour un dixième d’entre eux environ, en particulier la garde présidentielle qui, seule, bénéficie d’une rémunération régulière et d’un bon équipement. Cette dernière est employée à des fins de répression interne, tandis que le reste des troupes parasite le pays.

La contestation interne

Ce dispositif est cependant loin d’instaurer une société totalitaire. Durant toute la période, des résistances ne cessent de s’exprimer dans des registres allant de la défense des droits de l’homme aux révoltes urbaines et même au banditisme social. Le mouvement le plus construit prend ses racines dans le discours du président Mobutu sur le « mal zaïrois » prononcé en 1977. Cet appel à moraliser et à démocratiser la vie publique déclenche une fronde parlementaire dont Étienne Tshisekedi est l’un des chefs de file. Finalement, en 1980, le pouvoir met fin au défoulement en enlevant toute prérogative au Conseil législatif. En octobre de la même année, une lettre ouverte au président entraîne l’arrestation et le jugement de parlementaires. Ceux-ci deviennent le « groupe des treize », noyau d’une opposition qui, à partir de 1982, va réclamer le pluralisme politique et fonder l’Union pour la démocratie et le progrès social (U.D.P.S.). En 1985, un mémorandum demande l’ouverture d’une « conférence élargie de réconciliation nationale » avant la formation d’un « gouvernement d’union nationale ». La répression frappe à nouveau, entraînant des ralliements au M.P.R. parmi de nombreux opposants. Lorsqu’en 1990 les pressions externes en faveur de la démocratisation prennent une nouvelle ampleur, l’opposition est réduite à un petit groupe d’irréductibles derrière Étienne Tshisekedi.

5. Une transition détournée

L’effondrement du bloc de l’Est est ressenti comme une menace par le président Mobutu qui entretenait des relations privilégiées avec Ceau ずescu. En même temps, l’intérêt stratégique du Zaïre diminue aux yeux de ses alliés occidentaux, en particulier des Américains. La vague de contestation qui s’étend alors en Afrique n’épargne pas le pays. En 1990, sur fond de crise économique et sociale, les principaux vecteurs de la contestation ne sont pas les organisations partisanes mais les étudiants et l’Église catholique. Durant cinq années se déroule un processus confus qui n’aboutit pas à un changement significatif et voit le maintien de Mobutu au pouvoir.

De la « consultation des forces vives » à la fin de la conférence nationale (14 janv. 1990-5 déc. 1992)

Devant l’augmentation des pressions en faveur d’un changement, le président Mobutu prend l’initiative. Le 14 janvier 1990, il annonce son intention de visiter le pays pour entendre les doléances et prévoit une session spéciale du comité central du M.P.R. Son discours du 24 avril suivant annonce la fin de la IIe République et le début de la IIIe ainsi qu’un multipartisme limité à trois partis. L’effervescence qui a gagné le pays prend un tour dramatique avec le massacre d’étudiants par des militaires le 11 mai 1990 à Lubumbashi. L’impact de l’événement s’étend à l’extérieur du pays, entraîne l’interruption de la coopération belge et fait perdre au président le contrôle du processus de réformes. Au milieu des grèves et d’une impopularité croissante, le multipartisme intégral est annoncé le 6 octobre 1990. Le 11 avril 1991, après avoir longtemps résisté, le président Mobutu signe les ordonnances convoquant la Conférence nationale qu’exige le noyau dur de l’opposition mené par Tshisekedi. De nouvelles tractations au cours desquelles se forme l’Union sacrée de l’opposition radicale aboutissent à l’ouverture officielle de la conférence le 7 août 1991.

Tandis que les débats sont dominés par la question de la composition de l’assemblée, des émeutes éclatent en septembre et en octobre 1991 à Kinshasa et la conférence est suspendue jusqu’en décembre. À la fin de septembre, après négociation entre le président et l’Union sacrée, Étienne Tshisekedi est chargé de la formation d’un gouvernement de transition. Le 21 octobre suivant, Mobutu le limoge et nomme un autre Premier ministre. L’Union sacrée refuse de le reconnaître; dès lors, le Zaïre a deux gouvernements. Le 20 décembre 1991, Mgr Monsengwo est élu à la présidence de la Conférence qui échappe ainsi à la Mouvance présidentielle. Cette dernière s’efforce alors de saboter les débats; puis, en août 1992, elle se retire. En son absence, la Conférence nationale adopte, le 14 novembre suivant, un projet de Constitution et clôture définitivement ses débats le 5 décembre 1992 après avoir transmis ses pouvoirs à un Haut Conseil de la République chargé de poursuivre la transition.

Le sabotage de la transition et le retour en force du président Mobutu (5 déc. 1992-août 1994)

Peu de jours après la clôture, le président Mobutu déclare qu’il ne reconnaît pas le H.C.R. Il se trouve alors isolé, ses anciens alliés belges, français et américains soutenant le gouvernement de transition de Tshisekedi. En janvier 1993, des troubles graves éclatent à la suite du paiement des soldats avec des billets sans valeur. Au cours d’affrontements violents, l’ambassadeur de France est tué par balle. Dans différentes régions comme le Shaba et le Kivu, une politique de « purification ethnique » meurtrière remet en cause l’unité du pays. Ayant rendu impossible la tâche du gouvernement de transition, le président Mobutu se lance alors dans une reconquête du pouvoir en créant des institutions de transition à sa solde qu’il va faire fusionner avec celles que la Conférence a mises en place. Au début de juin 1994, la Mouvance présidentielle fait élire Kengo wa Dondo Premier ministre en l’absence des représentants favorables à Tshisekedi. Cette solution, acceptable pour Mobutu, rassure aussi le F.M.I et la Banque mondiale. La France et la Belgique appuient le nouveau gouvernement et reprennent leur aide. En juillet 1994, l’autorisation de fournir des bases en territoire zaïrois aux troupes françaises lors de l’opération Turquoise au Rwanda a donné l’occasion au président Mobutu de revenir au premier rang de la scène continentale.

Outre l’organisation d’une élection présidentielle, le gouvernement de transition doit régler une multitude de problèmes: rétablir les finances publiques, faire face au paiement des traitements des fonctionnaires, contrôler le flot des réfugiés rwandais, rétablir le fonctionnement de la Gécamines, lutter contre la contrebande de diamants, traiter l’autonomie du Shaba, arrêter le banditisme dans les forces armées et freiner les habitudes de corruption dans l’administration. Les perspectives d’évolution du pays sont très ouvertes. L’instabilité politique et l’absence d’autorité de l’État introduisent l’incertitude dans un contexte économique et social désastreux à bien des égards mais capable de sursauts, ainsi qu’en témoigne l’économie informelle. La recherche de la stabilité à tout prix peut pousser vers une solution qui privilégierait l’ordre aux dépens de la démocratisation.

zaïre
(le) nom que Mobutu avait donné au fleuve Congo.
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zaïre
(république du) nom que Mobutu avait donné au Congo-Kinshasa. V. carte et dossier Congo (rép. dém. du), p. 1420.
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zaïre
n. m. Unité monétaire du Zaïre.

zaïre [zaiʀ] n. m.
ÉTYM. Après 1971; du nom du Zaïre. → Zaïrois.
Unité monétaire du Zaïre, valant cent makuta. || Le zaïre a été remplacé par le franc congolais.
Franç. d'Afrique (Côte-d'Ivoire, Mali, Niger). Fam. || Je n'ai plus un zaïre !, plus un sou (I. F. A.).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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